«Passez-moi la scie que je lui coupe le crâne. Voilààààà. (Swiiish, swiiiish, fait la scie sur l'os frontal.) Vous savez, l'os est d'abord dur, puis il se ramollit. Alors j'écoute l'os, le son qu'il fait, et (han!) je m'arrête au bon moment.» Triomphant, le professeur Gunther von Hagens brandit la calotte crânienne du cadavre d'un homme de 72 ans devant son auditoire payant (30 francs la place) – et les caméras de télévision, qui retransmettent en léger différé la première autopsie publique organisée en Grande-Bretagne depuis 170 ans, moment où la pratique a été bannie. Pendant que certains spectateurs ferment les yeux ou répriment un haut-le-cœur (il y en a quand même un qui finit son sandwich), je me tortille sur mon canapé.

Plus tard, von Hagens, visage émacié et regard brillant sous son feutre noir vissé sur la tête, qu'il porte «en hommage aux dissecteurs peints par Rembrandt», découpera le cerveau en rondelles, comme du foie gras. Suivront tous les organes, sortis et étalés devant le public, pour déterminer la cause de la mort de l'individu, gros fumeur et buveur, survenue il y a huit mois: arrêt cardiaque, explique le professeur dans un anglais teinté de fort accent allemand. Pas besoin de dissection pour arriver à cette conclusion, lâche un chirurgien observateur attentif de l'autopsie.

Cette démonstration d'anatomie spectacle est le point culminant d'une polémique née avec le succès faramineux de l'exposition «Body World», que l'étrange praticien allemand a installée dans une ancienne brasserie de l'East End de Londres, après Vienne et Bâle, notamment. Des dizaines de vrais cadavres «plastinés», c'est-à-dire traités de manière à les figer, sont présentés dans des postures «vivantes», leurs entrailles préservées divulguées aux visiteurs. Depuis mars dernier, le show a attiré plus d'un demi-million de personnes. Au nom de l'éducation, des classes entières sont venues voir ces écorchés. Et de nombreux visiteurs ont signé une autorisation d'utiliser leur corps après leur mort, dans l'espoir de figurer dans une prochaine exposition…

Le cirque de l'anatomiste de Heidelberg calque parfaitement au goût du sensationnalisme morbide à la mode dans la capitale britannique. Von Hagens a exploité une faille dans la loi britannique, mais un nouveau texte va rendre son «art» illégal. A ses défenseurs qui plaident pour que le public confronte de visu le dernier tabou, des professeurs de chirurgie et d'éthique rétorquent que cette dissection, pratiquée sur un corps déjà traité, dépourvue des odeurs répugnantes de la mort, tenait de la mascarade, et que von Hagens exploite sa science de l'autopsie à des fins de spectacle. Mercredi soir, une question m'est venue dès le premier coup de scalpel: Mengele ou Frankenstein?