Un magnifique objet. Une Bible. Le magazine GEO publie, ou plutôt republie un hors-série de 140 pages consacré à la toujours charmante gent féline: «Chats du monde».

C’est son best-seller absolu – c’est dire le nombre d’aficionados. Depuis la publication, en 2004, du hors-série «Chats du monde» par GEO, les lecteurs avaient été si nombreux à réclamer ce numéro épuisé que le magazine de reportages photos et de voyage en présente aujourd’hui une réédition, surfant sur le succès immémorial et pérenne du félidé, dans toute sa puissance symbolique et affective.

Au cœur de ce collector, un poster référentiel des 50 races les plus connues, aux vertus pédagogiques. Parmi lesquelles les nomades des îles méditerranéennes ne sont pas les moins sportives; les photos prises pendant des années de matous errants des Cyclades le disent, où l’on admire leurs bonds de rocher en rocher, sans que jamais ces athlètes ne boivent la tasse, avant d’aller se vautrer à l’ombre, pachas alors câlinés par les popes. Ou alors vous préférerez peut-être une balade dans les parcs et les ruines antiques de Rome, où de bonnes âmes veillent sur le destin de locataires choyés. Car ceux-ci sont propriété de l’Etat italien, et la loi interdit de les maltraiter. En sus? Plein de belles choses et des images à tomber, attendrissantes, drôles ou artistiques. Voir par exemple ces portraits, par Yann Arthus-Bertrand, de véritables «aristochats», saisis dans toute leur majesté d’individus racés au pedigree prestigieux. Les amateurs en frémissent, qui sont nombreux, vu qu’on croise des chats sous toutes les latitudes, dans tous les paysages.

On dévorera ainsi l’histoire géographique très documentée des migrations félines du Nil au Japon, de New York à la Thaïlande ou du Portugal au Maroc, une passionnante infographie à l’appui, continent par continent. Partis du Proche-Orient dans l’Antiquité, ils ont en effet conquis la Terre entière «en escortant les marins, les moines et les colons». Et les ancêtres des actuels, ceux du XXIe siècle? Ils proviennent de Chine, de Norvège ou de Birmanie.

Certains sont restés sauvages, mais «fiers de leur pedigree, ils forment une nombreuse famille dotée de vrais arbres généalogiques». Ce, depuis la nuit des temps puisque près de Memphis, au cœur de la nécropole de Saqqarah, par exemple, un égyptologue a découvert des milliers de momies, qui témoignent des rites dont ces animaux étaient l’objet, jusqu’à l’établissement de véritables catacombes qui leur étaient strictement réservées.

D’ailleurs, qu’ils aient une âme ou non – ce sur quoi les croyances populaires sont très divisées – ils sont à la fois proches et concurrents de l’homme, comme sur l’île kényane de Lamu, où une meute à demi-sauvage guette les filets des pêcheurs en chapardeuse professionnelle sur ces rivages de l’océan Indien. Les photographies de ces mammifères qui se disputent la pitance avec des marabouts bien plus grands qu’eux sont à cet égard impressionnantes.

Omniprésent dans les mythologies et dans les fables (le Chat botté!), il règne sur notre imaginaire, tel l’emblème de la féminité exacerbée d’une déesse de la Haute Antiquité aux troublantes oreilles pointues. Star de la statuaire, il est aussi célébré par les écrivains – «De sa fourrure blonde et brune/Sort un parfum si doux, qu’un soir/J’en fus embaumé pour l’avoir/Caressé une fois, rien qu’une»: ces vers de Baudelaire sont l’émanation lyrique du compagnonnage de l’animal avec les créateurs. Il faut citer Prévert, Dalí, Colette, Cocteau, Balthus, Léautaud, qui en étaient fous. Sans compter les romantiques qui en ont fait leur mascotte, et les peintres, nombreux, dont ils ont envahi les toiles: Miró, Rousseau, Gauguin, Klee, Renoir ou Picasso. Et sans oublier les cocasses maneki-neko, ces statuettes très kitsch dont les Japonais raffolent, auxquels elles sont censées apporter chance et prospérité.

Ce numéro de GEO, exceptionnel dans tous les sens du terme, est aussi l’occasion de rappeler l’ambivalence du Felis silvestris catus. Qui lui coûta cher lorsque, assimilé pendant des siècles aux hérétiques et aux sorcières, il fut sacrifié sur le bûcher, tel «le reflet démoniaque de toutes les perversions humaines». Aujourd’hui encore, certains vous diront qu’ils ont de la peine à supporter la vision d’un chat noir passant sous une échelle… Alors que le bouddhisme tibétain a, lui, toujours fait bon ménage avec ceux qu’ils considèrent comme des amis dans leur ascétisme. En Asie, ces derniers «n’ont pas eu à souffrir de l’ostracisme religieux dont ils ont été victimes en Occident, au Moyen Âge».

Voilà pour la tradition, polymorphe. Plus près de nous, «sensuel, magique ou inquiétant», le chat n’a jamais cessé non plus «de faire son cinéma», de La Belle et la Bête au paresseux Garfield, obèse et glouton, en passant par la Catwoman interprétée en 2004 par Halle Berry à partir de la BD de Bob Kane. Sans omettre le malheureux individu du Chat de Pierre Granier-Deferre, film où une pauvre bête est prise en tenaille dans un vieux couple aigri, où Gabin, qui le recueille et lui voue toute son affection, va déclencher la jalousie de son épouse, une Simone Signoret haineuse, paroxystique. Un classique de la guerre civile, âpre et implacable, qui peut parfois se jouer autour d’un animal domestique.

Ce chef-d’œuvre de GEO, qui ne joue jamais sur la corde sensible des images de calendriers tragiquement cucul, pousse à aller voir plus loin. Car le chat est aussi un best-seller en librairie: le magazine propose des échantillons intéressants. Sur lesquels Pablo Neruda posera ces derniers mots: «Dors, dors, chat nocturne, avec tes cérémonies d’évêque et ta moustache de pierre; ordonne tous nos rêves, dirige l’obscurité de tes prouesses endormies.»