«Le christianisme est un bouddhisme gréco-juif.» Telle est l'hypothèse audacieuse que risque Raphaël Liogier, enseignant à l'Institut d'études politiques à Paris et chercheur à l'Observatoire du religieux de l'Université d'Aix-Marseille III, dans son livre Jésus, Bouddha d'Occident. Selon lui, la convergence des enseignements de l'homme de Nazareth et de Siddharta ne peut en effet être attribuée au hasard. Né plus de 500 ans avant le christianisme, le bouddhisme aurait dérivé pendant un demi-millénaire de l'Inde vers la Méditerranée, en s'imprégnant au passage de la culture grecque qu'Alexandre le Grand avait amenée jusqu'en Inde. Jésus aurait hérité de la sagesse de son prédécesseur indien et transmis à son tour un message de tolérance et de non-violence, centré sur l'égalité des êtres. Des similitudes entre bouddhisme et christianisme ont déjà été étayées dans le passé. Mais c'est la première fois qu'un chercheur émet la thèse d'une filiation directe entre Bouddha et Jésus.

Disons-le d'emblée: ce livre repose sur des hypothèses qui, pour le moment, ne sont pas vérifiables, faute de preuves archéologiques ou scripturaires. L'auteur part des analogies qui existent entre les deux religions pour reconstruire patiemment leur parenté à coups de suppositions. Mais cela ne suffit pas à rendre le propos vraisemblable.

Qu'ont donc Jésus et Bouddha en commun? Ils sont tous deux les fondateurs des deux premières religions universelles. Jésus a cassé l'alliance de Dieu avec le seul peuple juif, pour en faire bénéficier tous les peuples de la terre. Siddharta brise le système des castes en annonçant que les humains ont en eux la nature de bouddha et peuvent accéder à l'éveil. Jésus et Bouddha sont à la fois homme et Dieu. En effet, la nature transcendantale du sage indien sera reconnue au IIe siècle av. J.-C., lors de l'élaboration de la branche bouddhiste du Mahayana, dite du Grand Véhicule.

Tous deux mettent en cause l'excès de formalisme de la tradition dont ils sont issus. Leur message se ressemble sur de nombreux points: ils prêchent la tolérance, la non-violence, l'amour sans attachement, le détachement. Ils sont tous deux des thaumaturges, fréquentent et guérissent des déshérités.

Au-delà de ces ressemblances, des différences existent: transcendance de Jésus, nature trinitaire du divin, poursuite bouddhiste de la vacuité. Raphaël Liogier admet des différences si l'on compare le Bouddha historique et Jésus, et le christianisme à la toute première école bouddhiste, celle du Petit Véhicule (Hinayana). Mais il estime qu'elles s'estompent lorsque le bouddhisme, de petite communauté monacale qu'il était, se divise pour donner naissance au Grand Véhicule, une tendance qui offre le salut à tous. C'est ce Grand Véhicule qui aurait cheminé jusqu'aux rivages de la Méditerranée pour servir ensuite de terreau au christianisme. Né deux siècles avant notre ère, formalisé entre le IIe et le IVe siècle ap. J.-C., le Mahayana aurait nourri la phase de constitution des dogmes chrétiens, qui eut lieu à la même époque. Ainsi, on trouve dans le Grand Véhicule un concept trinitaire – «les trois corps du Bouddha» – qui ressemble étrangement au dogme de la Trinité.

Venons-en à la partie la plus fragile du livre de Raphaël Liogier: la reconstitution historique de la filiation. Certains historiens ont longtemps prétendu que le bouddhisme avait rencontré ses plus grands succès à l'est, et aucun à l'ouest. Faux, rétorque Raphaël Liogier. Le bouddhisme aurait eu de l'ascendant sur la pensée grecque. La région du Gandhara, qui se trouve entre le Pakistan et l'Afghanistan, détiendrait la clé de cette rencontre.

Au IIIe siècle avant notre ère, des contacts étroits existent entre l'Inde, qui n'est pas encore bouddhiste, et la Méditerranée. C'est notamment grâce aux conquêtes d'Alexandre le Grand que de tels liens ont pu s'établir. Au milieu du IIIe siècle av. J.-C., le bouddhisme prend un élan missionnaire grâce au roi indien Asoka. Certains émissaires arrivent dans le Gandhara et la Bactriane. C'est là qu'eut lieu, selon Raphaël Liogier, l'alchimie qui donna naissance à la civilisation gréco-bouddhique – avérée par les découvertes artistiques faites dans cette région – ainsi qu'au Grand Véhicule. De Gandhara, le bouddhisme raffiné par la moulinette grecque s'est propagé en Asie centrale.

Les nomades de cette région ont ensuite transmis la croyance jusqu'en Méditerranée. Mais les preuves manquent des contacts directs entre judaïsme et bouddhisme.

Raphaël Liogier a bien quelques hypothèses pour expliquer leur absence. Après la destruction du Temple de Jérusalem en l'an 70 de notre ère, le judaïsme est entré en orthodoxie. A ce moment, il aurait purifié le corpus biblique de toute influence orientale. Entre le IIIe et le IVe siècle, le christianisme, en élaborant son orthodoxie, aurait éliminé à son tour toute influence orientale, jugée suspecte. Enfin, au IIIe siècle, la dynastie perse des Sassanides, en remontant vers le Moyen-Orient et en détruisant la civilisation gréco-bouddhique, a coupé l'Extrême-Orient de l'Europe.

Pourtant, selon Raphaël Liogier, on voit des traces de ce bouddhisme occidental dans les apocryphes chrétiens, que l'Eglise n'aurait pas introduits dans le canon du corpus biblique, de peur d'altérer la toute nouvelle foi.

Jésus, bouddha d'Occident, Raphaël Liogier, Paris, Calmann-Lévy, 1999, 300 p.