piraterie

Un homme a-t-il tué l’industrie musicale?

Un travailleur de la Caroline du Nord serait le «patient zéro» de la piraterie sur Internet. C’est ce qu’on découvre dans «How Music Got Free» de Stephen Witt. Mais l’histoire remonte plus loin…

Il s’appelle Dell G. On dit de lui qu’il est «le patient zéro de la piraterie musicale sur Internet». Une grande partie des albums mis en circulation illégalement via les canaux électroniques l’ont été par ses soins. Personne ne connaissait son histoire avant que Stephen Witt la raconte dans How Music Got Free («Comment la musique est devenue gratuite»), palpitante enquête parue ces jours en anglais. Son nom étant désormais connu (nous avons abrégé son patronyme pour cet article, cela nous paraît plus délicat), Dell G. est bien parti pour passer à la postérité comme «l’homme qui détruisit l’industrie musicale». Mais une personne change-t-elle vraiment le cours de l’histoire? Voyons un peu.

«Je suis moi-même un membre de la génération pirate. Je n’ai pas acheté un seul album depuis le début du millénaire», avoue l’auteur du livre. Butin de ses raids dans les entrepôts clandestins du Web: une quantité de chansons qui, mises bout à bout, occuperaient l’oreille pendant une année et demie. Cas de figure fréquent parmi les grands collectionneurs de fichiers piratés: «La plupart de cette musique, je ne l’ai jamais écoutée.» Alors, pourquoi? «Ce que je voulais vraiment, c’était appartenir à un groupe d’élite, exceptionnel et raréfié», répond Stephen Witt. Avant d’être un phénomène économique (et juridique), la piraterie musicale est un fait social: «Ce n’était pas seulement une façon d’obtenir de la musique; c’était une sous-culture à part entière.» Une sous-culture qui a détruit l’industrie à laquelle elle s’abreuvait? Peut-être…

A qui la faute, en effet? Ou – si telle est votre vision des choses – à qui le mérite? A qui la faute ou le mérite si la musique enregistrée, qui se monnayait autrefois entre vingt et trente francs l’album (et qui générait de gros profits), est devenue un bien circulant, dans une très large mesure, gratuitement sur le réseau? La responsabilité revient peut-être à un fonctionnaire allemand appelé Karlheinz Brandenburg, qui s’enferma treize ans dans un labo pour inventer le MP3. Elle pourrait échoir aux fabricants d’iPod et d’autres lecteurs numériques, dont la fortune ne s’est construite que sur les fichiers piratés. Elle pourrait revenir à Dell G. Ou à tout ce monde à la fois.

Karlheinz Brandenburg, ou comment berner l’oreille

Le nom du MP3 – la chanson compressée en fichier numérique qui remplit nos bibliothèques iTunes ou Windows Media – vient de Moving Picture Experts Group (MPEG). L’acronyme ne désigne pas un protocole technique, mais des gens: un groupe de travail de l’Organisation internationale de normalisation (ISO) qui édicte des normes en matière de vidéo et d’audio – et qui décide ainsi, en gros, quelle technologie arrivera sur le marché. Pour des raisons politiques liées au poids de la firme Philips (co-inventrice du CD), le MPEG décide en 1995 de recaler le MP3 comme format standard pour les fichiers audio. Privé de débouchés commerciaux d’envergure, le MP3 est ainsi acheminé, bien malgré lui, vers la piraterie…

Trois générations de savants allemands s’étaient investies jusque-là dans la recherche qui aura fini par donner le jour au MP3. Le dénommé Eberhard Zwicker, père de la psychoacoustique, et son disciple Dieter Seitzer avaient étudié l’ouïe. Ils en avaient conclu qu’une bonne partie de l’information sonore renfermée par un support tel que le CD n’est tout simplement pas entendue par l’oreille humaine. Karlheinz Brandenburg avait transformé, lui, ce constat en une nouvelle technologie: en taillant dans les sons qu’on n’entend pas, il était parvenu à un fichier numérique douze fois mois volumineux – le MP3. L’oreille, gentiment bernée, n’y voit que du feu.

La trouvaille avait été mise au point à Erlangen, en Bavière, dans un laboratoire rattaché à la Fraunhofer-Gesellschaft, institution étatique vouée à la recherche industrielle. Le premier acheteur de la technologie avait été, en 1988, «une minuscule station de radio gérée par des missionnaires sur l’île micronésienne de Saipan», écrit Stephen Witt. Le premier gros client sera la Ligue nationale de hockey aux Etats-Unis, qui adopte le format en 1995 pour sonoriser les stades.

Sans les pirates, le MP3 en serait peut-être resté là, en marge des grands marchés du son. Personnellement très attaché à la propriété intellectuelle (qui lui permet, selon la loi allemande, de toucher des royalties même pour une technologie développée au sein d’un laboratoire étatique), Karlheinz Brandenburg finira par faire fortune grâce aux logiciels et aux appareils lisant des fichiers MP3 qui, pour la plupart, ont été piratés… Revanche oblique, et tout à fait involontaire, face à une industrie musicale qui avait snobé son invention.

Dell G., ou la socioéconomie de la piraterie

Nous sommes à Kings Mountain, en Caroline du Nord, en 2001. Au milieu d’un territoire largement boisé trône une des principales sources physiques de musique au monde: une usine où l’on fabrique chaque jour un million de CD. Dell G. est employé là: il a débuté quelques années auparavant comme auxiliaire, attelé à la machine qui emballe les albums dans leur pellicule plastique. Puis il a fait un peu carrière et il planifie désormais les équipes qui font ce travail-là. Entre-temps, l’usine a passé des mains de PolyGram à celles d’Universal, qui chevauche triomphalement la vague du rap. Tous les albums qui comptent alors sur le marché – ceux de Jay Z, Eminem et Dr. Dre, puis ceux de 50 Cent et Kanye West, mais aussi ceux de Björk et de Blink-182 – sortent de là.

Détail: pour avoir de la réserve, au cas où des exemplaires seraient abîmés par les manipulations, le nombre de disques produits dépasse celui des boîtiers. L’excédent est censé être détruit, mais des fuites ont toujours eu lieu. Jusqu’aux années 1990, les albums subtilisés avant leur date de sortie officielle s’écoulaient localement sur les marchés aux puces. Mais une nébuleuse de groupes pirates a commencé à se former sur Internet, traquant les disques, les films ou les jeux vidéo disponibles avant terme pour les diffuser sur le réseau. Dell G. entre en contact avec la plus aguerrie de ces équipes, Rabid Neurosis, ou RNS, et avec son leader, le dénommé Kali. Entre 2001 et 2007, il livrera 2000 albums – avant de se faire arrêter.

Dell G. acceptera de témoigner contre Kali et fera trois mois de prison. D’autres pirates échapperont à toute peine. En dehors de quelques flambées de sévérité, la justice et la police s’attellent à démanteler le piratage sans trop s’acharner sur les pirates, qui sont rarement animés par l’appât du gain ou par le désir de nuire. «La piraterie musicale était devenue pour la fin des années 90 ce que l’expérimentation avec les drogues avait été pour la fin des années 60: le pied de nez de toute une génération aux normes sociales et à la loi», commente Stephen Witt.

Surtout, le jeu des responsabilités est plus complexe et remonte plus loin. C’est ainsi que, rencontrant Karlheinz Brandenburg en 1995, un entrepreneur états-unien apostrophait l’inventeur du MP3: «Tu te rends compte de ce que tu as fait? Tu as tué l’industrie musicale.»

«How Music Got Free: What happens when an entire generation commits the same crime?», par Stephen Witt, Viking Books (USA)/Bodley Head (UK)/Vintage Digital

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