Aujourd'hui encore, il se souvient très précisément de la date, mercredi 25 septembre 2002. A l'aube, deux policiers, un homme et une femme, sonnent à la porte de son appartement, à Genève. Il est autour de 6 heures 30.

Appelons-le Alain. Il a aujourd'hui 39 ans, il est comptable dans une entreprise du bâtiment. Alain ne veut pas témoigner sous sa vraie identité. Mais il pense que son histoire pourra en intéresser d'autres. Il n'est pas le seul innocent à s'être trouvé pris, par une coïncidence malheureuse, dans les mailles de l'opération Genesis qui devait conduire à l'interpellation, dans toute la Suisse, d'un millier de personnes soupçonnées de fréquenter des sites internet proposant de la pornographie enfantine.

Il a fallu du temps à Alain pour avoir envie de raconter ce qui lui est arrivé. Il a bien senti dans quels précipices son existence aurait pu basculer. Comme tout le monde, Alain a entendu parler du procès d'Outreau, en France. Sept personnes accusées d'avoir participé à un réseau de pédophiles finalement acquittées et reçues, en guise d'excuses, par le ministre de la Justice en personne. Alain a compris que l'époque était propice à ce genre de dérapages. Il a vu comment la machine pouvait s'emballer.

Ce matin-là, sa femme, qui vient d'accoucher, se trouve encore à la maternité. Il est seul à la maison avec leur fille aînée de deux ans et demi. Il doit réveiller en toute hâte une amie de son épouse pour qu'elle vienne chercher la petite. Cette connaissance n'ignorera pas longtemps la raison de la présence des policiers. Elle sera questionnée, pendant qu'elle prépare l'enfant, sur d'éventuels comportements équivoques du père. Elle dément.

Après avoir fouillé les lieux, ses visiteurs invitent Alain à les suivre dans les locaux de la police judiciaire, boulevard Carl-Vogt. Durant le trajet en voiture, l'inspectrice lui montre les affichettes des journaux. Elles annoncent la grande traque de «Genesis». L'opération s'est déroulée dans le chaos: des fuites dans la presse alémanique ont obligé la police, un peu partout, à agir dans la précipitation.

Quand Alain pénètre dans les locaux de la police, c'est la ruche. Des forces importantes ont été mobilisées, mais rien n'est fait pour protéger les arrivants du regard des autres. Dans le courant de la matinée, Alain doit accompagner la police sur son lieu de travail, démonter son ordinateur pour que les inspecteurs puissent l'emporter. Par chance, personne n'est dans les bureaux à ce moment.

L'innocence, c'est difficile à prouver

Les jours suivants au travail, il a quand même bien fallu qu'Alain explique où était passée la machine. Il a assuré à son patron qu'il n'avait rien à voir avec la pédophilie. Il ne pouvait pas dire grand-chose de plus. L'innocence, c'est difficile à prouver. Ça se présume, mais un patron n'est pas forcé de présumer, ni votre femme, ni vos amis. Le patron d'Alain a accepté de le croire. De même que son épouse et les deux seuls amis qu'il a, depuis, mis dans la confidence.

A 11 heures, Alain ressort libre. Il n'aura été interrogé qu'une seule fois, ce matin-là. Depuis, plus rien. Pas la plus petite information officielle lui signalant qu'il est hors de cause. Il l'a déduit lui-même en lisant dans la presse, à la fin de l'an dernier, que des condamnations étaient tombées. Il s'est dit: «Je n'ai aucune nouvelle, ça doit être bon.» La police lui a rendu ce qu'elle avait séquestré chez lui. Sauf une photo de lui avec des enfants. Curieux, non? Elle doit garder quelque part aussi ses empreintes digitales. Et peut-être un échantillon ADN. En tout cas, à son arrivée dans les locaux de la police, on lui a prélevé un peu de salive en lui plaçant un tampon de ouate dans la bouche.

Numéro de carte bancaire sur Internet

L'indice dont disposait la police était mince, mais il suffisait, apparemment, pour qu'Alain soit interpellé. Son numéro de carte de crédit, piraté quelques années auparavant, le désignait comme client du site internet Landslide, dans le collimateur des policiers américains. Ce sont eux qui ont transmis leurs informations aux Suisses, ainsi qu'à d'autres pays européens, et qui ont permis de monter l'opération Genesis.

Alain a vite compris comment son numéro a pu se trouver dans la liste. Il ne s'en cache pas: il y a plusieurs années, il a surfé sur des sites érotiques, mais pas pédophiles, donc pas illégaux non plus. «Je n'ai jamais vu ou aperçu l'ombre d'une image d'enfant douteuse ailleurs qu'au Téléjournal…». Mais il a commis l'imprudence de laisser le numéro de sa carte sur ces sites. Quelques mois plus tard, son décompte mensuel a commencé à être débité en faveur d'entreprises inconnues auprès desquelles il n'avait jamais commandé quoi que ce soit. «Erreur de jeunesse vite comprise et vite oubliée», dit-il aujourd'hui, Mais qui lui a valu d'être interpellé ce 25 septembre 2002.

Les autorités n'ont jamais dressé un bilan précis des «dégâts collatéraux» de l'opération. Dans le canton de Vaud, sur 91 suspects identifiés, la police a relevé sept «faux cas ou erreurs manifestes.» Soit près de 8%. Il n'empêche que Genesis reste une opération-phare, l'un des moments forts dans la lutte contre la pédophilie en Suisse ces dernières années. Elle a d'ailleurs fait école depuis. A la fin de l'été 2004, «Falcon» permettait l'identification de 400 suspects dans sept cantons. Le mois dernier, l'Office fédéral de la police annonçait encore une centaine d'interpellations. Sans que l'on sache, non plus, s'il y a eu des erreurs, et combien.

Bien sûr, pour Alain, ç'aurait pu être pire. De toute évidence, la police s'est rapidement aperçue de l'erreur. Mais s'il avait vécu un divorce conflictuel? Si son employeur ne l'avait pas cru? S'il avait été enseignant? Le directeur d'une école de musique d'Aarburg (AG), lui aussi pris dans Genesis, a été suspendu séance tenante, avant d'être finalement mis hors de cause. Alors, Alain n'est guère rassuré. «Je pense que la justice a agi avec un peu de légèreté. C'était un coup à finir privé de ses enfants pour un bout de temps.» Une pointe d'effroi dans la voix, Alain se pose des questions. Est-ce vraiment le prix à payer pour la lutte contre la pédophilie? Il s'étonne de n'avoir jamais reçu de «lettre salvatrice, même sans excuses» lui disant qu'il n'a rien fait, que c'était une erreur. «On attend et on essaye de penser à autre chose.» Sans pouvoir se libérer de la crainte qu'un jour, la malchance puisse réveiller le soupçon qui dort, quelque part, dans les dossiers de la police genevoise.