Humanité

Comment un jésuite mit les Iroquois dans la Bible

Missionnaire en 1700 au Canada et précurseur de l’ethnologie, le père Lafitau a fait l’objet d’un colloque à Genève. Plongée dans un bricolage savant et sauvage

Qu’a-t-on dans ses malles, quand on est un père jésuite quittant Paris en 1711 pour aller s’installer dans une mission avec des Indiens iroquois en Nouvelle-France? Qu’embarque-t-on lorsqu’on revient, six ans plus tard, sur le Vieux Continent? Comment agence-t-on ce qu’on emportait depuis l’Europe dans ses bagages et ce qu’on a trouvé sur place (à Sault Saint-Louis, sur la rive sud du Saint-Laurent, face à l’île de Montréal), lorsqu’on publie, en 1724, un livre intitulé Mœurs des sauvages amériquains comparées aux mœurs des premiers temps? Qu’est-ce que cela dit sur la manière dont se construit, au fil des siècles et jusqu’à nos jours, le regard européen sur le reste du monde? Telles sont les questions qui traversent le premier colloque international consacré à Joseph-François Lafitau (1681 – 1746), organisé par l’université de Genève en collaboration avec celle de Lausanne, mis sur pied par les historiennes Mélanie Lozat et Sara Petrella, tenu au Musée d’ethnographie de Genève au début de juin.

Considéré comme un précurseur, à la fois célèbre et méconnu* de l’approche comparative en ethnologie et en histoire des religions, Lafitau compare, justement: c’est son programme. Opération qui deviendra banale, bien qu’elle se mène, ici comme ailleurs, d’une manière échevelée. Il deviendra banal, en effet, de regarder des peuples colonisés comme des images vivantes du passé commun de l’humanité, utilisant la méthode comparative comme une machine à remonter le temps. Mais Lafitau ne se contente pas de prendre ce qu’il voit. Dans ces archives en chair et en os que sont à ses yeux les Iroquois de Kahnawake (et les Hurons, qu’il s’emploiera également à connaître), le missionnaire cherche des traces précises: celles de la révélation inaugurale et universelle que Dieu aurait faite à toute l’humanité.

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Eve et la femme-ciel

Chez les Indiens, le missionnaire cherche donc à voir la Bible s’illustrer sous ses yeux sous la forme de restes, de bribes à recoller, d’une charade à déchiffrer. Jouant de la juxtaposition d’images (méthode suggestive que son devancier Athanasius Kircher avait développée à un degré proprement envoûtant), il montre ainsi, par exemple, la femme-ciel fondatrice qui tombe littéralement des nues dans la mythologie iroquoise, invitant le lecteur à y voir une variante païenne d’Eve chassée du Paradis, comme le relève l’ethnologue zurichoise Paola von Wyss-Giacosa.

L’objectif du père jésuite, avec tout cela, c’est de clouer le bec à ses compatriotes incroyants, en montrant la présence vivante, bien que déformée, de la manifestation du Dieu unique chez les Indiens. Pour cela, les Iroquois et leurs mœurs sont déployés comme les pièces d’une démonstration. Au passage, Lafitau récolte une vaste moisson d’observations. Il intervient pour dénoncer les abus, excès et iniquités commis dans les colonies. Il se bat pour l’interdiction de la vente d’eau-de-vie aux autochtones (et se heurte là à «ce qu’on appellerait aujourd’hui un lobby», note, dans sa communication sur «Lafiteau écrivain», l’historien des religions Philippe Borgeaud). Et il s’intéresse copieusement au «gin-seng», plante asiatique qu’il parvient à dénicher aux Amériques.

Pleurer avec art

Ici comme ailleurs, tout se tient: c’est par le ginseng (appelé garent-oguen par les Iroquois) que Lafitau entame son vaste bricolage savant, destiné à prouver non seulement que l’Amérique a été peuplée depuis l’Orient, mais aussi que l’humanité tout entière descend bien d’Adam et Eve. La découverte du Nouveau Monde et de ses peuples, que rien dans la Bible ne signalait, avait en effet jeté un grand trouble dans un discours théologique qu’il s’agit alors de recomposer, comme le rappelle Andreas Motsch, chercheur à l’université de Toronto, dans son vaste ouvrage sur Lafitau et l’émergence du discours ethnographique (2001).

Double mouvement, donc. D’un côté, Lafitau se passionne pour la variété des pratiques qu’il observe auprès des peuples américains. Il décrit longuement les rituels de deuil, des soins cosmétiques et vestimentaires donnés au défunt jusqu’aux lamentations polyphoniques («nénies»), qui forment «une sorte de symphonie», note le philosophe Martin Rueff: selon les mots de Lafitau, «cette manière de pleurer avec art et avec méthode mérite une considération particulière». D’autre part, Lafitau s’attelle à ramener la diversité observée à l’humanité homogène que Dieu a créée à sa propre image. Même s’il emprunte quelques astuces rhétoriques à cette célébration des singularités qu’était le cabinet de curiosités, son but est inverse: il consiste à «gommer la pluralité au profit de l’unification», relève la chercheuse française Myriam Marrache-Gouraud, spécialiste des curiositas. Pour servir son propos et pour accrocher le lecteur, Lafitau tangue ainsi entre la présentation des découvertes surprenantes et les renvois à un répertoire connu.

Le problème des poils

Lafitau arrive en effet en Nouvelle-France avec une imagerie préexistante dans ses bagages. La notion de «sauvage», en particulier, est alors un tiroir où l’on trouve en vrac les légendaires «races monstrueuses» des peuples acéphales ou à tête de chiens, les Maries-Madeleines pénitentes aux chevelures interminables, les hommes et femmes des bois qui peuplaient l’imaginaire du Moyen Age, ainsi que les images accompagnant les récits de voyage au Brésil de Jean de Léry et les gravures de Théodore de Bry. Arrivant sur place, c’est l’étonnement: «Lafitau insiste sur le fait que, hormis les cheveux et les sourcils, les Indiens n’avaient pas de poils», note Sara Petrella. De surcroît, «pour Lafitau, les sauvages naissent blancs comme nous»… La surprise apporte de l’eau au moulin du jésuite: il s’agit là d’une preuve des commencements communs de l’humanité. Mais le «sauvage» se doit de coller à l’image qu’on en avait. Comment concilier sa peau glabre et nos attentes poilues? Réponse visuelle: en lui accentuant les cheveux… De la même façon, remarque l’historien de l’art Jan Blanc, le peintre Joshua Reynolds affublera, quelque cinquante ans plus tard, le sage polynésien Omai, en visite en Angleterre, d’un improbable turban, attribut indispensable de l’exotisme.

Le cœur de la démonstration de Lafitau porte sur la religion des «sauvages». Contrairement à ce que prétendait un siècle et demi plus tôt Jean de Léry, qui croyait voir au Brésil des peuples sans religion, le jésuite note que les Indiens vénèrent le Soleil et le feu (ils sont «pyrolâtres»). Ce qui tombe bien: cela confirme que «la croyance n’a qu’une seule source, le feu étant une trace de la vérité première révélée à tous», remarque Frank Lestringant, grand spécialiste des voyages français au Nouveau Monde. Feu, soleil, Dieu de la Bible, même combat… Voilà qui rend les Iroquois plus «tolérables», aux yeux du jésuite, que les idolâtres d’Asie: les vestiges de la vérité révélée sont jugés plus purs, moins corrompus chez les Indiens, car ceux-ci n’ont pas d’idoles.

«Est-ce qu’aujourd’hui les Iroquois ont une position par rapport à Lafitau»? demande une ethnologue dans la salle alors que le colloque se clôt. Seul spécialiste de Lafitau à avoir des contacts réguliers avec les peuples amérindiens, Andreas Motsch prend la parole: «Je ne peux pas parler pour les Premières Nations; politiquement et éthiquement, on ne peut pas faire ça.» Malgré le salut éternel supposément offert autrefois par les missionnaires, la descente en enfer n’a jamais cessé pour les Amérindiens du Canada. «Mais il y a des choses qui se passent. On a enfin un gouvernement qui entend donner une place aux Premières Nations dans la société canadienne, et qui reconnaît que la colonisation ne s’est jamais arrêtée.»

* Les «Mœurs…» n’ont jamais été rééditées en français, si ce n’est sous une forme drastiquement amputée. En attendant une édition actuellement en chantier, on peut les lire en traduction anglaise («Customs of the American Indians Compared with the Customs of Primitive Times») ou en ligne, sur le site de la Bibliothèque nationale de France (Gallica) ou sur Google Books.

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