«Tandis que le Département de la défense essayait de trouver le sniper de Washington, (l'armée) formait de nouveaux snipers pour prendre sa place.» Ce cri de colère émane d'un avocat et père de famille de Miami, qui s'en prend, avec d'autres mouvements de surveillance des médias, au jeu vidéo concocté par le Pentagone, «America's Army», pour convaincre les jeunes de s'enrôler dans l'armée dès qu'ils auront l'âge. En 1999 en effet, il manquait 6000 volontaires dans les rangs. Le Congrès, fâché, ordonna au Pentagone de prendre des mesures «innovatives et agressives» pour renverser la vapeur. Parmi ces initiatives, qui émargent à un budget de recrutement de 2,2 milliards de dollars (!), la plus spectaculaire est incontestablement «America's Army».

Ce jeu vidéo, qui a coûté plus de 6 millions de dollars et deux ans de développement, c'est l'enfant du lieutenant-colonel Casey Wardynski, directeur du Bureau des analyses économiques et des ressources humaines de l'armée. Il voit là un excellent moyen de capter l'attention de la communauté online des jeunes orientés vers la technologie – bien plus efficace en tout cas que les campagnes d'affichage et les spots publicitaires. «C'est un outil de communication qui vise à montrer à ceux qui jouent ce que l'armée est réellement – une organisation high-tech passionnante, dans laquelle il y a plein de choses à faire», renchérit un autre officier. De plus, les militaires savent mieux que personne que le soldat contemporain doit être aussi familier des ordinateurs que des armes. Et là, les futures recrues seront à jour.

Les inspirateurs du projet ont en tout cas vu juste: le cap du million de téléchargements est dépassé, et plus de 10 millions de «missions» ont été accomplies, au détriment des «ennemis de la liberté». Un tournoi mondial aura lieu le 10 novembre. Résolument patriotique, «America's Army» a bénéficié – ou souffert, selon le point de vue – d'un marketing assez racoleur. On fait ainsi miroiter aux yeux des ados qu'au bout de leurs épreuves, ils accéderont à des fonctions très en vue dans les unités d'élite comme, tenez, celle de US Army Sniper, à l'issue de l'exigeante «Sniper School», ce qui leur donnera le droit d'utiliser le très puissant M82 – il tue à un kilomètre – ou le M24 ultraprécis. C'est bien cet aspect, évidemment, qui fait bouillonner certains lobbies familiaux.

L'honnêteté oblige pourtant à dire que ce jeu ne se résume pas à ces aspects caricaturaux. A l'essayer, on réalise d'abord que c'est un jeu particulièrement difficile, qui demande beaucoup de temps, une très bonne connaissance de l'anglais et des commandes-clavier, et quelques notions des procédures militaires. Ainsi, les amateurs de castagne et de rafales tous azimuts en seront pour leurs frais. Avant de pouvoir participer à des opérations, et en groupe, le candidat doit passer quatre épreuves, faute de quoi l'accès lui en est interdit. Ce qui l'oblige, entre autres, à découvrir et différencier les différentes armes de service et celles des «OPFOR», les forces d'opposition. De plus, la première épreuve, celle du tir dans différentes positions, est difficile, et se faire incendier si l'on traîne n'est pas exclu – dame, on est dans l'armée…

Le participant, qui doit s'enrôler online comme soldat virtuel, pourra participer après ces quatre épreuves à diverses opérations dans des groupes et sections – jusqu'à 32 participants – et monter en grade en fonction d'un tableau d'honneur fondé sur les lois de la guerre et les Règles d'engagement en vigueur dans l'armée US.

C'est là la principale ligne de défense des auteurs du jeu, en réponse aux critiques de ceux qui les accusent d'instruire gratuitement les jeunes à la violence. Les règles sont claires: interdit d'attaquer des civils, un ennemi qui se rend, les médecins et brancardiers, les blessés graves – et bien entendu un soldat américain. Celui qui enfreint ces règles perd des points et, dans les cas graves, est exclu du jeu. Hormis les lobbies de surveillance des médias, les médias, précisément, ont plutôt bien accueilli «America's Army», comme une manière interactive et moderne de voir de l'intérieur ce qu'est l'armée américaine. Le jeu est de surcroît politiquement correct, les terroristes et les forces d'opposition ne sont pas caractérisés d'un point de vue ethnique ou national. Le magazine en ligne Salon.com lui accorde d'ailleurs sa bénédiction, en écrivant que «sans être explicitement doctrinaire dans un sens idéologique, mais en montrant aux très jeunes comment nous combattons […] au nom des valeurs de liberté, ce jeu crée la culture de temps de guerre dont nous avons désespérément besoin aujourd'hui». Eh oui! L'Amérique est en guerre. Vous l'ignoriez encore?

www.americasarmy.com. Jeu gratuit à télécharger pour PC (285 Mb).