Noël convoque une imagerie de sapins enguirlandés, de montagnes de cadeaux à leurs pieds, de familles réunies, de dinde aux marrons et de chansons douces. C’est une sorte de standard, ou peut-être d’idéal. Beaucoup, pourtant, revendiquent d’autres manières de faire et inventent de nouveaux rituels. Le Temps a recueilli les témoignages de cinq personnes pour qui les festivités seront un peu différentes.

«J’ai découvert Noël lors de mes études en France. J’étais alors accueilli très chaleureusement par des familles françaises et j’appréciais beaucoup l’idée de se retrouver autour d’un repas. Lorsque je suis retourné en Syrie, j’ai souhaité garder cette tradition. Noël est un jour férié dans mon pays, parce que nous avons une communauté chrétienne. Mais il a fallu que je parte à l’étranger pour rencontrer des chrétiens, c’est un peu honteux! Il n’y en a pas dans la région d’où je viens. Alors j’ai voulu faire le pont, transmettre à ma famille l’idée qu’il ne s’agissait pas seulement d’un jour férié. Nous avons commencé à nous réunir ce jour-là, autour d’une bonne bouffe. Moi, je buvais aussi un peu d’alcool mais j’étais souvent le seul. Quant au Nouvel An, il est parfois fêté dans les villes syriennes, mais rarement à la campagne.

Arrivé en Suisse à mi-2012

Je me suis réfugié en Suisse mi-2012, trop sonné pour songer à Noël. L’année suivante, j’ai été invité chez une amie chrétienne. En 2014, une partie de la famille m’a rejoint en Suisse. Comme j’avais désormais un appartement, j’ai organisé ma traditionnelle petite fête. Mes enfants, ma femme, mon frère et les siens étaient présents. Certains disaient que ce n’était pas le moment à cause de ce qui se passait en Syrie mais il s’agissait pour moi d’aider les enfants à s’intégrer, qu’ils puissent raconter aux copains d’école qu’eux aussi avaient fêté Noël.

Cette année, je pensais faire la même chose, en réunissant toute la famille. Nous sommes une cinquantaine à Genève, désormais! Mais avec ce qui est en train de se passer à Alep, je ne sais plus. J’ai perdu un ami, les bombardements se poursuivent. Je n’arrive pas à me décider car cette fête a du sens pour moi; je n’ai pas envie d’y renoncer mais je n’ai pas le cœur à l’organiser. Je suis des cours actuellement à Genève; les participants viennent du monde entier, ils sont de toutes confessions et sont en train de prévoir un Noël commun. Cela m’aurait bien tenté également.

Le repas

D’habitude, on prend la journée pour confectionner le repas. C’est presque la partie la plus importante, c’est toute une ambiance. Chaque famille prépare quelque chose chez elle, puis les femmes se retrouvent l’après-midi pour cuisiner d’autres choses encore. Enfin, les hommes se mettent au barbecue. Au menu figure tout ce qui demande un long temps de préparation, comme les feuilles de vigne, les kebbe (des boulettes de viande) ou les mashi (des légumes farcis). Mon frère, qui est cuisinier, fait généralement du hummos et des falafel (beignets de pois chiche). Il y a toujours de la viande car c’est un signe de fête.

Il arrive que l’on se prive dans les semaines précédentes pour s’offrir un tel repas. C’est un peu comme les soupers de rupture du jeûne durant le ramadan, mais en mieux encore car Noël n’a lieu qu’une fois tandis que le ramadan dure un mois. C’est un jour où l’on évacue tout, on remet les pendules à zéro en vue de l’année qui arrive. En revanche, il n’y a ni cadeaux ni sapin, l’essentiel est de partager du temps, de la chaleur. Nous venons d’une société pauvre et ces dépenses me semblent inutiles et déplacées.»



Le blog d’un réfugié syrien

Depuis début 2016, Mohammad, aidé par une amie journaliste, tient la chronique de son quotidien de réfugié à Genève. D’un post à l’autre, il met en chair les réalités énoncées par les médias. C’est l’histoire d’Iman, dont la carrière de professeure aurait dû démarrer il y a quatre ans. Celle de Nour et Majd, deux jeunes cousins, qui ont tenté plusieurs fois de passer la frontière vers la Turquie. Celle d’Hanouf, dont le mari et la fille sont torturés dans une prison de Damas. Celles des amis assassinés, des enfants morts ou blessés dans les bombardements. La sienne aussi, soucieux de reconstruire un avenir pour sa famille et de tisser des liens avec la Suisse qui les a accueillis, mais happé en permanence par ce qui se passe là-bas. Un témoignage nécessaire et bouleversant.


Le précédent épisode: Mathilde, retraitée de 70 ans, à Genève: «Mon Noël entre amis»