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Un nourrisson peut-il avoir mal?

L’ablation du prépuce ne serait pas ou peu douloureuse chez les nouveau-nés. C’est du moins l’argument qu’avancent les partisans de la circoncision pour justifier la pratique de cette opération à vif. Selon cette théorie, le bébé de quelques jours ne ressentirait pas la douleur car ses «terminaisons nerveuses ne seraient pas en place». Ces explications semblent d’un autre âge. Elles refleurissent pourtant avec le débat suscité par la décision du Tribunal de grande instance de Cologne, interdisant la circoncision lorsqu’elle n’est pas pratiquée pour des raisons médicales. Est-ce plausible? Explications de Barbara Wildhaber, médecin-cheffe du service de chirurgie pédiatrique des Hôpitaux universitaires genevois.

Le Temps: Peut-on dire du nourrisson qu’il ne ressent pas encore la douleur?

Barbara Wildhaber: On le pensait autrefois, mais on sait depuis les années quatre-vingt que ce n’est pas le cas, diverses études l’ont montré1. Même un prématuré de 24 semaines (six mois de grossesse) ressent la douleur; quand on le pique, il pleure, il se défend. Il m’est arrivé de faire une piqûre anesthésique à des bébés pour une circoncision, ils hurlent, ils se tordent, c’est parfois bouleversant! Certains se défendent moins, c’est vrai, mais cela ne veut pas dire qu’ils ne ressentent rien.

– Cette expérience précoce de la douleur a-t-elle des effets sur le long terme?

– Le système de la douleur peut être modifié en effet. Des études2 réalisées avec des garçons circoncis ont montré que ceux-ci réagissaient beaucoup plus intensément aux vaccinations que les non-circoncis: ils montraient plus de douleur, ils pleuraient plus, etc.

– Actuellement, en Suisse, la circoncision est pratiquée sous anesthésie générale. Une insensibilisation locale n’est pas possible?

– Ce n’est pas toujours très efficace et la piqûre se fait à la racine de la verge, ce qui est en soi très douloureux, même si l’on utilise préalablement une crème anesthésiante et des antalgiques. On entend dire que les bébés hurlent parce qu’ils sont attachés, mais c’est faux, ils ont mal. C’est un traumatisme à vivre, pour eux comme pour nous.

– Est-ce que la circoncision en elle-même est particulièrement douloureuse?

– Le gland est très innervé, comme le clitoris chez la femme, d’ailleurs ce sont deux zones semblables du point de vue embryologique. La sensibilité diminue après la circoncision car le gland est démuni de sa protection, sa muqueuse, toujours exposée, s’épaissit.

– Peut-on objectiver la douleur chez un nouveau-né?

– Nous utilisons des échelles de la douleur en fonction de l’âge de l’enfant. Il y en a une qui couvre la période de la naissance à trois mois. Elle est basée sur l’observation, selon des critères précis, de l’expression faciale, des mouvements des membres et de l’expression vocale. Cela nous permet d’arriver à une évaluation objective.

– L’argument hygiéniste longtemps mis en avant pour justifier la circoncision n’est-il plus valable?

– Non, de même que l’habitude ancienne, parfois encore conseillée par les grands-parents, de décalotter le gland pour le nettoyer n’a pas de sens chez l’enfant. Il y a un nettoyage naturel de cette partie du corps, grâce à des sécrétions. De plus, le prépuce est trop serré à la naissance, le décalotter est douloureux et peut créer des cicatrices. Ces cicatrices peuvent ensuite rendre une circoncision nécessaire.

1  Pediatrics, vol. 117, No. Supplement 1, March 1, 2006.

2 Lancet, vol. 349, 1 march 1997. «Effect of neonatal circumcision on pain response during subsequent routine vaccination», Anna Taddio, Joel Katz, A Lane Ilersich, Gideon Koren.

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