Il a été consacré par la Schweizer Illustrierte comme l'un des cent Suisses les plus importants de l'année. Les photos le montrent aussi bien sur sa trottinette, jouant au curling ou assis sur le lourd siège symbolisant sa fonction: abbé du couvent d'Einsiedeln. Martin Werlen était le plus jeune à accéder à cette fonction depuis 1733. Il était âgé de 39 ans lors de sa consécration en décembre 2001. Mercredi, dans les locaux de l'abbaye bénédictine schwyzoise, il a présenté à la presse le dernier projet qui lui tient à cœur: un pèlerinage alternatif, destiné aux personnes en conflit avec l'Eglise. Le très médiatique abbé a dévoilé avec un petit sourire le logo de cette nouvelle entreprise: un chapelet, la croix retournée, dont les grains forment un gant de boxe. «Provocation est un beau mot, parce qu'il contient vocation», dit-il sans se départir de son sourire. L'abbaye bénédictine d'Einsiedeln est, avec Sachseln (OW), l'un des hauts lieux de pèlerinage en Suisse alémanique. Alors que, jusqu'au début des années 1950, les pèlerins arrivés à pied ou en train défilaient encore à travers la rue principale du village avec croix et bannières, ceux d'aujourd'hui se déplacent en car, et ne restent en général pas plus d'une journée. Ces pèlerinages traditionnels en groupe, organisés par un canton ou une paroisse, ont perdu beaucoup de leur importance, raconte Gerhard Oswald, président du comité d'organisation des pèlerinages. Ils ont toutefois la cote auprès des groupes d'étrangers vivant en Suisse – Croates, Espagnols, Portugais – qui allient dévotion et programme folklorique de leur pays d'origine.

Dès son entrée en fonction, Martin Werlen s'est attelé à proposer une alternative à ces voyages organisés bien rôdés et en a confié la concrétisation à un groupe de travail de 15 personnes du couvent et du village. «En tant que lieu de pèlerinage, nous avons le devoir d'aller chercher la personne là où elle se trouve; et si beaucoup n'ont plus de lien direct avec l'Eglise, ils restent à la recherche de Dieu, et c'est ce qui compte», déclare l'abbé. «L'autre pèlerinage», qui aura lieu 9 au 12 juillet prochain, a déjà son site Internet*. Il s'adresse en premier lieu à des personnes qui ont des rapports troublés à la foi, à la religion et à l'Eglise, voire qui ont déjà quitté officiellement l'institution. Pour 500 francs, hébergement compris, le programme complet offre chaque matin un nouveau thème de discussion, tel que prêtres et sexualité, conflits dans la paroisse ou Eglise et mystique. Des promenades à vélo, à cheval, visite des caves du couvent et un programme culturel complètent l'offre l'après-midi et le soir. «Ce n'est pas un programme touristique, mais nous tenons compte de la réalité d'aujourd'hui: les gens sont devenus plus individualistes et veulent pouvoir choisir», précise encore l'abbé.

Ce pèlerinage nouvelle formule est symbolique du style propagé par le jeune abbé, et s'inscrit dans la lignée d'autres initiatives tout aussi ébouriffantes. Dès son arrivée, il a ainsi instauré «l'oreille d'or», à laquelle chacun peut s'adresser par lettre ou courrier électronique avec des questions aussi bien théologiques que personnelles. Un père a la charge de formuler les réponses, qui, selon divers médias, font preuve de beaucoup de discernement et d'esprit d'ouverture. Saisissant l'occasion de la bourgeoisie d'honneur que le canton de Schwyz venait de lui attribuer, Martin Werlen, dans une lettre ouverte publiée peu avant Pâques, s'est mêlé de politique et a déploré que de nombreux étrangers vivant depuis longtemps dans le canton voyaient régulièrement leur demande de naturalisation refusée en vote populaire. «Je ne cherche pas la publicité, mais je profite des occasions qui me sont offertes», déclare celui dont on peut lire des interviews aussi bien dans la NZZ am Sonntag, le Blick ou Bilanz. Martin Werlen, qui une fois sa journée terminée, n'hésite pas à aller «chatter» sur le Net, vient d'une famille de paysans du Haut-Valais. Théologien, psychologue et enseignant, il a été ordonné prêtre en 1988 et était préfet de l'internat d'Einsiedeln au moment de sa nomination. Il n'a toutefois pas hésité à supprimer cette institution, préférant concentrer les forces du couvent sur d'autres projets, comme le renouveau du pèlerinage.

* www.clinch-wallfahrt.ch