«N’éprouvant, en son immortalité, nulle nostalgie des biens d’ici-bas», Jean Calvin a poliment décliné mon invitation à déjeuner. Le concept, d’ailleurs, le tarabustait: n’y avait-il pas, sous ce projet de partage de ses connaissances autour d’un repas, une coupable parodie de la Cène? Mais il a accepté de me rejoindre à l’auberge de la Mère Royaume, dont il a suivi les exploits d’En Haut, et d’y goûter un café – «une boisson, m’a-t-il confié, que j’aurais sans doute appréciée, eût-elle été connue dans nos contrées de mon vivant.»

S’il a été d’accord de me rencontrer, tient-il à préciser, ce n’est pas par vaine gloire: cette célébration de son 500e anniversaire est d’ailleurs très exagérée. Cette idée, notamment, de l’affubler d’une effigie animée actuellement exposée au Musée de la Réforme, quelle extravagance!

Un peu ému, quand même, que les Genevois, jadis si rétifs à sa férule, se souviennent de lui avec amitié? Il me foudroie d’un œil ironique: «Amitié? Où voyez-vous de l’amitié? J’ai bien plutôt l’impression qu’ils se forcent!»

Mais alors pourquoi est-il venu? Son regard se porte vers le haut, loin des mesquineries temporelles et de mon examen. Lorsqu’il le rabaisse, il est aussi perçant qu’une lame: «Je suis venu dissiper l’erreur.» Comme il s’arrête, je m’apprête à l’interroger: quelle erreur? (il y en a tant…) Mais il reprend: «Vous m’attribuez tout ça: l’accaparement effréné des biens que Dieu nous a donnés en partage, la goinfrerie, la débauche de luxe et de paraître des riches, l’abandon des pauvres, frustrés de leur dû par la boulimie des puissants. Vos marchands de vent et de promesses seraient mes disciples, vos banquiers imprudents mes émules, vos frères Lehmann mes ouailles! J’aurais été assez abandonné de la grâce pour vouloir ces turpitudes! Comment osez-vous?»

Je biaise: «Tout le monde n’est pas d’accord à ce sujet. Certains disent que vous n’êtes pour rien dans la naissance du capitalisme. Et personne ne vous attribue les abus…» Il me coupe: «Les abus! Vous n’avez que ce mot à la bouche! Comme si la liberté vous avait été donnée pour satisfaire tous vos égoïsmes, pour étancher vos soifs de luxure, pour combler tous vos désirs à une seule condition: ne pas exagérer. Vous arrêter juste à temps pour ne pas déclencher la colère de Dieu. Alors que c’est votre liberté tout entière que vous devriez affecter à sa glorification. Et vous vous étonnez qu’aujourd’hui, il vous enseigne à regretter vos erreurs!»

Nous ne sommes pas exemplaires, c’est vrai, fais-je valoir. Mais les Genevois de son temps n’étaient pas tout faciles non plus. A-t-il oublié qu’ils forniquaient volontiers, blasphémaient et picolaient jusque pendant le sermon?

J’ai su le dérider. Je crois même intercepter une œillade complice: «C’étaient de redoutables gaillards, vous avez raison. Mais j’ai fini par en faire façon. Peut-être que, finalement…»

Je saisis l’occasion d’évoquer un petit détail qui nous rend difficile d’appliquer à la lettre sa solution à la crise: la laïcité de l’Etat. Encore un point, regrette-t-il, sur lequel on l’a mal compris. Empêcher les politiques de régenter la foi est une chose, qu’ils la chassent de la cité en est une autre, que ses successeurs ont eu grand tort d’accepter. Sur ce point, m’enhardis-je, il est en somme plutôt d’accord avec les porte-parole de l’islam?

Une sombre exultation illumine son maigre visage. «Les disciples d’un faux prophète font la leçon aux chrétiens! Voilà bien l’essence de votre siècle dépravé.» J’ose davantage: ce faux prophète, où est-il aujourd’hui? En enfer, comme le disait Dante? Ou l’a-t-il par hasard croisé au paradis?

Il agite la main avec agacement et lâche sur un ton qui me décourage d’insister: «Nous ne fréquentons pas les mêmes cercles.»

Il reste quelques instants silencieux puis ajoute rêveusement: «Mais c’est un personnage intéressant. Il avait compris comment on mène les hommes…» Je profite de ces dispositions œcuméniques pour solliciter, malgré tout, quelques conseils pour notre siècle déchristianisé. Sur le strict terrain de la morale et des rapports sociaux, certainement…

«Je ne saisis pas bien ce que vous entendez par là, répond-il, adouci. La morale, les bons rapports sociaux sont inutiles s’ils ne servent pas à la gloire de Dieu. Mais je sais ce que je ferais si j’étais à la place de votre Hans-Rudolf Merz – entre parenthèses, vous ne trouvez pas qu’il me ressemble un peu?» J’avale ma surprise, acquiesce vaguement et lui fais signe de continuer.

«Si j’étais à sa place, j’agirais enfin. Dieu lui a-t-il donné le pouvoir pour n’en rien faire? Je mettrais les riches à contribution et les pauvres au travail. L’argent doit pouvoir travailler librement et les hommes en user pour faire prospérer leurs affaires. Mais laisser l’argent dans les mains de ceux qui n’en font rien d’utile tandis que d’autres souffrent la honte du chômage est une offense terrible! Et, vous savez?»

Je secoue la tête, suspendue à ses lèvres. «Un peu de discipline n’est pas si terrible que ça. Il n’est pas question de priver les hommes de tous les plaisirs, ça, c’était bon pour ces emmitrés du Vatican qui prêchaient l’ascétisme et se gobergeaient dans la pourpre. Il faut simplement rétablir le sens de la mesure. D’ailleurs, me suis-je laissé dire, quelque privation, parfois, ravive le plaisir que l’abus avait émoussé.»

Est-ce que je me trompe ou est-ce que j’ai perçu un nouveau clin d’œil? En tout cas, le moment est passé. Il a repris sa mine sévère. «L’ennemi, finalement, est toujours le même. C’est l’idolâtrie. Prenez votre secret bancaire. Je ne l’aurais certainement pas inventé mais je ne dis pas que je suis contre. Le mal vient de ce que vous en avez fait une idole. Vous ne voyez que lui et vous oubliez ce à quoi doit servir toute institution: maintenir la paix et la justice entre les hommes. Or est-ce justice que de cacher dans vos coffres les richesses volées aux pauvres des autres nations?»

Il me toise avec satisfaction. Il a enfin trouvé le ton pour me parler et il le sent. «C’est comme votre Mahomet, enchaîne-t-il.» J’ouvre la bouche pour dire que ce n’est pas «mon» Mahomet, mais il continue. «Vous pensez qu’il est au faîte de son succès. Mais lui aussi est victime de l’idolâtrie de ses zélotes. Ils idolâtrent la lettre de son message et en ont perdu de vue la substance.»

Je me retiens de lui demander ce qu’il voterait sur l’interdiction des minarets – discrétion démocratique – et j’en reviens à son anniversaire. «Vous avez dit que les Genevois se forçaient à le fêter. C’est vrai qu’ils portent sur votre œuvre un regard critique. On vous reproche beaucoup votre intransigeance. Michel Servet, par exemple…»

Il ne répond pas tout de suite. Il me semble en revanche qu’il pâlit fortement. A y regarder de plus près, je crois même discerner le barreau de sa chaise derrière sa poitrine. Lorsqu’il parle enfin, sa voix n’est plus qu’un filet incertain.

«Michel Servet… C’était un orgueilleux impie et entêté. De mon temps, on traitait ces rébellions par le feu. Une époque ne devrait pas en juger une autre.»

Il a disparu. Si vite et si nettement que je me prends à douter l’avoir rencontré. Je m’empare de sa tasse de café. Elle est vide.

Cette rencontre a notamment été rendue possible par:

Yves Krumenacker, «Calvin par-delà les légendes», Bayard 2009.

André Biéler, «La pensée économique et sociale de Calvin», Georg 2008.

«Dieu a-t-il donnéle pouvoir à Hans-Rudolf Merz pour n’en rien faire?»