Sans doute avez-vous déjà entendu, ou même fredonné, L’Aigle noir de Barbara. Peut-être était-ce lors d’une soirée agréable, lorsqu’une connaissance a proposé de lancer un karaoké (si, si). Ou en musique de fond, dans le salon de vos grands-parents. Je l’ai chantée, moi aussi. Jusqu’au jour où l’on m’a expliqué que cette belle histoire, ce rêve si joliment décrit, était la métaphore d’un inceste. L’oiseau roi couronné représente le père de la chanteuse, le public l’apprendra en lisant ses mémoires publiés après sa mort.

C’est donc à dessein que Charlotte Pudlowski, journaliste et fondatrice du studio de podcasts Louie Media, en a fait le générique (revisité) de sa série audio à propos de l’inceste.* En France, la dernière enquête à ce sujet date de 2015 et avance le chiffre de 4 millions de victimes, soit 6% de la population. En Suisse, une étude de la fondation Optimus (2012) parle de deux à trois enfants par classe victimes d’abus sexuels, et que 9% de ces agressions émanent d’un membre de la famille. On le sait, et pourtant. Silence. Ce silence, ou plutôt ces silences, Charlotte Pudlowski les expose. Avec brio.

Démarche personnelle

Au commencement d’Ou peut-être une nuit, il y a une démarche personnelle: celle d’une jeune femme qui découvre que sa mère a été abusée par son père, et veut comprendre pourquoi. Comment cela peut arriver? Pourquoi personne n’en parle? Pourquoi toutes ces visites chez les grands-parents, comme si de rien n’était? Pourquoi, pourquoi, pourquoi? Puis, en recueillant les témoignages de multiples victimes, elle prend petit à petit la mesure d’un phénomène si important, presque courant, et si documenté qu’il est paradoxalement tu. «Un éternel recommencement», résumera l’anthropologue Dorothée Dussy, lorsqu’elle évoque la médiatisation des dernières études menées à propos de l’inceste.

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Pas à pas, l’auditeur-ice découvre avec Charlotte tous les faisceaux qui mènent à un mutisme globalisé: celui des victimes, forcées à se taire, d’abord par leurs proches. Celui des proches eux-mêmes – et pas seulement la famille – auxquels les victimes se confient et qui, par un étrange réflexe de protection, finissent par oublier. Celui de la recherche, avec cette sociologue ayant changé d’objet d’étude, tant il était inaudible. Celui de la justice française, traumatisée par le procès d’Outreau. Sur la courbe représentant l’évolution des condamnations entre 1994 et 2016, une cassure ressort en 2005: c’est l’année depuis laquelle les condamnations pour atteintes sexuelles sur mineurs ont baissé de 23%. Un silence induit, aussi, par un système de domination perpétué à travers les représentations de ce que doivent être les hommes et les femmes. Le silence de tous.

Ou peut-être une nuit décortique ainsi l’inceste en faisant dialoguer des témoignages avec l’analyse de nombreux intervenant-es – sociologues, anthropologues, philosophes, avocat-es. Et, bien loin d’être uniquement un porte-voix ou un doigt pointé sur un problème, le podcast illumine toute une galaxie de bouches cousues et d’oreilles fermées… qui ne doivent plus le rester.


*A noter ici qu'il s'agit de l'inceste au sens du code pénal français, soit des relations sexuelles commises à l'encontre de mineurs par des membres de leur famille. En Suisse, on parle d'abus sexuels sur mineurs, car l'inceste est défini par le code pénal comme «l'acte sexuel entre ascendants et descendants, frères et soeurs germains, consanguins ou utérins.»