Il porte une tenue printanière, veste rose et cravate assortie. S., le policier qui comparaît depuis hier devant le Tribunal correctionnel de Lausanne est accusé d'actes d'ordre sexuel avec des enfants, de contrainte et d'abus d'autorité. Un jeune homme, la victime, le regarde fixement et crache sa haine: «J'ai beaucoup perdu en essayant d'oublier les saloperies que tu m'as fait. J'espère maintenant que tu vas pourrir en prison, que tu vas la roter.»

«Il m'humiliait»

Alain *, 24 ans, ressasse l'humiliation contenue pendant si longtemps. Ce jeune homme renfermé, fragile, influençable, avait placé toute sa confiance dans ce policier bonasse de 52 ans, un ami de la famille qui venait souvent manger à la maison. «Avec lui j'avais un rapport plus ouvert qu'avec mes parents. Je pouvais lui parler, il m'écoutait». Jusqu'au soir où l'accusé lui a fait visionner une cassette pornographique puis l'a contraint à une fellation. L'adolescent, 15 ans à l'époque, est tombé des nues. Par peur et à cause d'un sentiment de totale impuissance qu'il ne peut expliquer encore aujourd'hui, il s'est laissé faire. Ca durera six ans: «Il m'appelait sa pute, il m'humiliait et je faisais tout ce qu'il voulait. C'était dégeulasse.» En contrepartie, le policier lui donnait des cigarettes et de l'argent de temps en temps. Pour supporter la situation, Alain a commencé à se droguer: haschich, ectasy, cocaïne. L'accusé, quatre enfants, décrit par son épouse comme «un bon père», ne voit pas vraiment où est le mal. Visionner des films pornographiques? «J'en ai chez moi dans l'armoire à disposition de mes enfants. Bon, ils n'ont jamais voulu les voir...» En ce qui concerne Alain? il reconnaît qu'il «n'avait pas à se mettre dans une situation pareille, la loi est faite pour être respectée.» Et comme il ne la respectait pas, il a eu très peur pendant six ans.

Lors d'une réunion entre policiers et représentants de la LAVI, à Ecublens, sur le thème justement des abus sexuels, il a senti souffler le vent du boulet: «Ça m'a fait réfléchir. Partout je voyais s'étaler des affaires de pédophilie. J'étais à trois ans de la retraite. J'espérais passer entre les gouttes.» Le substitut du procureur, Marc Pellet, finit par s'énerver: «Et la victime qui se droguait de plus en plus, avez-vous pensé à son éventuelle souffrance? En ce qui me concerne, je pense qu'il vous faudra de longues années de détention pour réfléchir là-dessus.»

Dans les WC publics

S. avait déjà été inquiété en 1984. Accusé d'avoir abusé d'un enfant, il s'en était sorti avec un non-lieu. Autre accusation, admise, puis contestée en cours d'instruction: ce policier, chargé des contrôles de routine dans les WC publics du centre de Lausanne, savait passer l'éponge sur les ébats illicites, contre fellation. Le procès se poursuit aujourd'hui.

* Prénom fictif