Les documents internes de Philip Morris rendus publics par la justice américaine secouent l'Université de Genève. Jeudi, l'organisation Oxygenève luttant contre le tabagisme passif et le Cipret, axé sur la prévention, ont dénoncé en conférence de presse «une fraude scientifique importante» qu'aurait commise le professeur Ragnar Rylander. Venu de Suède où il a conservé quelques activités, ce spécialiste de médecine environnementale a été pendant vingt-cinq ans chargé de cours à l'Institut universitaire genevois de médecine sociale et préventive (IMSP) et y a surtout dirigé un laboratoire de biologie cellulaire.

Se basant sur des dizaines de pièces, le président d'Oxygenève, Pascal Diethelm, accuse Ragnar Rylander d'avoir «utilisé son poste de professeur pour propager de la désinformation sur les dangers de la fumée et soutenir des thèses favorables à l'industrie du tabac». Le chercheur, organisateur de plusieurs congrès et auteur de nombreuses publications sur ce thème, n'aurait été que son agent secrètement rémunéré.

Les contacts de Ragnar Rylander avec la direction américaine de Philip Morris remontent au début des années 70. Ils se concrétisent en 1973 par une première subvention de 30 000 dollars pour un symposium sur les effets de la fumée, tenu aux Bermudes. Premier étonnement: le professeur soumet la liste des participants à… un avocat de Philip Morris. Il reste très discret sur ses liens financiers avec l'industrie, bien que signant des factures (importantes) du laboratoire Infibo à Cologne, une unité de recherche et développement sponsorisée par le cigarettier.

Décidément accommodant, Ragnar Rylander soumet encore à Philip Morris une liste de critères scientifiques et accepte même d'ajouter au rapport final du symposium un paragraphe rédigé par Raymond Fagan, «principal scientist» de la multinationale du tabac. Ce passage exclut presque totalement la nocivité de la fumée ambiante.

Il sera repris mot pour mot par H. Wakeham, vice-président «science et technologie» de Philip Morris, dans une lettre au Los Angeles Times. Le groupe exploite son retour sur investissement: «l'éminent scientifique» genevois est désormais cité à maintes reprises pour contester les thèses des détracteurs du tabac. Ragnar Rylander organise un deuxième congrès à Genève en 1983, avec une liste de participants dûment censurée par les avocats américains. Au fil des années, il enchaîne de nombreuses réunions et publie beaucoup. Les honoraires versés par Philip Morris croissent en conséquence et, selon les extraits disponibles, se chiffrent en centaines de milliers de francs versés sur un compte à New York via, semble-t-il, les Fabriques de tabac réunies à Neuchâtel.

Le professeur de médecine environnementale Rylander est officiellement à la retraite depuis l'an dernier, encore qu'il soit toujours présenté comme collaborateur de l'IMSP sur le site de l'institut et que sa dernière publication remonte à six mois. Présent à la conférence de presse, le directeur de l'IMSP, André Rougemont, s'est dit «accablé» par les documents qu'il découvrait. Toutefois, a-t-il ajouté, Ragnar Rylander bénéficiait d'un «curriculum scientifique impressionnant» et passait pour un bon professeur qui ne tentait pas d'influencer ses élèves dans un sens ou dans l'autre. Ainsi, il n'a pas éveillé la méfiance de la direction jusqu'à ces derniers mois.

Reste un épais mystère sur le financement de ses recherches. Joint par téléphone hier en Suède, Ragnar Rylander nie formellement avoir biaisé des résultats d'études et affirme qu'il n'a jamais cherché à cacher ses sources de financement. S'il ne les a pas annoncées, c'est «qu'on ne me l'a jamais demandé». Ces propos contredisent totalement ceux du directeur de l'IMSP, qui laissent par ailleurs songeur sur la façon dont le financement privé de la recherche est contrôlé. A entendre André Rougemont, «l'argent circule et on ne s'y retrouve pas».

Quant à Philip Morris, son porte-parole, Raymond Pantet, ne peut se prononcer à ce stade sur le cas Rylander mais met en garde contre «la mise en exergue de citations tronquées» par des associations antitabac «plus occupées à dénigrer systématiquement l'industrie qu'à mettre sur pied une politique de prévention efficace».

L'affaire n'en restera pas là puisque Oxygenève et le Cipret ont demandé que l'Université ouvre une enquête sur les travaux de Ragnar Rylander et qu'un moratoire soit immédiatement ordonné sur toutes les études qui s'y réfèrent. Les organisations exigent également la transparence sur tous les soutiens accordés par les cigarettiers à l'Université de Genève. Des actions civiles et pénales sont réservées de part et d'autre.