Les écoles Steiner, dont le centre est situé à Bâle, seront-elles bientôt mises au pilori par l'Etat français? La divulgation d'un rapport intermédiaire à l'usage interne du Ministère de l'éducation révèle du moins plusieurs lacunes. Les 60 inspecteurs qui ont visité en décembre de l'année dernière quatorze écoles qui pratiquent les règles de pédagogie prônées par Rudolf Steiner ont noté des problèmes d'hygiène et de sécurité. En outre, leurs remarques sur les méthodes d'enseignement sont plutôt critiques. «Les normes de sécurité ne sont pas toujours respectées, explique Alain Seksig, conseiller technique à l'Education nationale en charge du dossier. S'agissant de l'hygiène, on a constaté qu'un grand nombre d'élèves n'étaient pas vaccinés. Il apparaît que la grande majorité des parents, appuyés par l'encadrement de ces établissements, refusent la vaccination de leurs enfants.» De plus, différents inspecteurs font état du manque d'initiative accordée aux jeunes: «Ils sont transformés en de simples exécutants gentils, mais béats», note l'un deux.

Entre les représentants de l'école publique et les adeptes de l'anthroposophie, le torchon brûle depuis une année. Alerté en 1997 par un rapport belge qui définit le mouvement de Rudolf Steiner comme une secte, une commission mandatée par l'Assemblée nationale française pour enquêter sur la situation financière de telles organisations se penche à son tour sur ces établissements. Le compte rendu du 10 juin 1999 sur «les sectes et l'argent» désigne alors l'anthroposophie comme une secte. Mais ni les conclusions de ce rapport, ni les explications nébuleuses du président de la commission, Jacques Guyard, invité à débattre du problème sur un plateau de télévision et condamné par la suite pour diffamation, ne permettent de se faire une idée des arguments qui ont conduit les parlementaires à une telle opinion.

Néanmoins, une inspection dans une grande partie des écoles Steiner françaises est décidée à la fin de 1999. Inspection qualifiée par Alain Seksig d'«ordinaire pour des établissements privés», alors que pour Jacques Dallé, président de la Fédération française des écoles Steiner, les inspecteurs agissaient dans le cadre d'une procédure exceptionnelle. Selon lui, le comportement indélicat et inquisiteur de ces fonctionnaires indique clairement que «l'ordre de mission reçu était de contrôler une secte».

Lois nationales contre enseignement privé

Depuis, des contacts réguliers ont eu lieu entre les représentants de l'Education nationale et les responsables des écoles. Les uns cherchent à imposer le respect des lois nationales. Les autres celui des spécificités de leur enseignement. Pour les anthroposophes, la publication du rapport intermédiaire sur le résultat des inspections du mois de décembre a donc fait l'effet d'une douche froide dans le processus de rapprochement avec l'Etat. Au-delà des remarques sur la gestion des établissements, le conflit entre l'Etat français et ces écoles touche le fondement même de ce mouvement pédagogique.

Née des idées de Rudolf Steiner (1861-1925), l'anthroposophie – pour la résumer vite – pose que la nature de l'homme dépend de sa condition physique, psychique et spirituelle. L'enseignement cher-che à développer l'épanouissement individuel des élèves, affirmant qu'«il ne s'agit pas de recevoir de l'école une formation achevée, mais de s'y préparer à la recevoir de la vie». Avec une face noire: pour Steiner, le genre humain se répartit en cinq races inégalement avancées dans le développement de la conscience. S'il refuse de définir l'anthroposophie comme une secte, le Groupe d'étude des mouvements de pensée en vue de la prévention de l'individu considère cette organisation «comme un groupe contestable du fait qu'il diffuse sans mise en garde appropriée les propos racistes de son gourou».

En Suisse, où est installé à Dornach, près de Bâle, le centre international d'anthroposophie appelé l'Université Libre de Science de l'Esprit ou Goetheanum, on compte plus de trente écoles Steiner, sur les 640 établissements disséminés dans le monde.