Un sanctuaire pour les cétacés

L'Association suisse de sauvegarde des mammifères marins (ASMS) organise chaque année des expéditions de comptage de mammifères marins en Méditerranée. Ce travail de recensement contribue à la création du sanctuaire international corso-liguro-provençal dont les limites ont été définies par la France, Monaco et l'Italie le 13 juillet dernier

Mer d'huile, grande visibilité, soleil de plomb; les conditions d'observation sont parfaites. Le voilier Ichthus croise sur la mer Méditerranée, au large de la Côte d'Azur, et son équipage est sur le qui-vive. La tension à bord s'accorde avec le baromètre qui indique «haute pression». Soudain, à bâbord, à moins de cinquante mètres, une fontaine jaillit, légèrement inclinée et accompagnée d'un souffle rauque et puissant. En voilà un, enfin. A fleur d'eau, le corps noir et imposant d'un cachalot apparaît. L'évent du cétacé aspire goulûment de l'air alors que les humains s'agitent sur le pont. Ils notent fébrilement toutes les informations qu'ils peuvent récolter. Le cachalot laisse les curieux s'approcher à une distance raisonnable. A bord, le silence s'est imposé. Les navigateurs se recueillent devant tant de majesté, de masse et de grâce. Puis, au bout de quelques minutes, le corps s'arque, la tête plonge, la queue se dresse hors de l'eau comme une statue éphémère avant de disparaître dans les profondeurs sans faire un bruit. La surface de la mer se referme sans même être agitée par des remous. Fin de la rencontre. La magie a encore fonctionné.

Si ce genre de spectacle n'est pas toujours au rendez-vous – et il ne l'était pas cette semaine du mois d'août –, il récompense la plupart du temps le travail des «écovolontaires» engagés durant tout l'été sur les bateaux de l'Association suisse de sauvegarde des mammifères marins (ASMS). Comme chaque année depuis 1997, ces bénévoles de tout âge se paient une semaine de vacances instructives et utiles, entre juillet et septembre. Pour 950 francs environ, ils vont compter les baleines et les dauphins en Méditerranée à bord des voiliers de l'ASMS. Si du moins la météo le permet. En effet, au-delà d'un vent de force 3, l'observation devient presque impossible à cause des vagues. Il arrive même que, durant une semaine entière, aucun cétacé ne se manifeste en raison d'un mistral persistant. «La mer n'est pas un zoo, lâche, un brin déçu, Alain Pasche, membre de l'ASMS et qui fait office de guide cétologique durant les expéditions. En sept jours, nous ne sommes jamais certains de faire des rencontres, poursuit-il. Mais il nous arrive d'avoir de bonnes surprises.» La semaine précédente, notamment, des grands dauphins (Tursiops truncatus) ont été aperçus au large de l'île de Porquerolles, puis des globicéphales (Globicephala melaena) et des rorquals communs (Balaenoptera physalus). Cette fois-là, les écovolontaires en ont eu pour leur argent.

Ce travail de comptage contribue au recensement statistique des cétacés en Méditerranée. Plus précisément, ces efforts s'inscrivent dans le projet de création d'un sanctuaire marin international corso-liguro-provençal, qui couvre une zone qui comprend la Corse, l'île d'Elbe et qui s'étend de la Côte d'Azur à la Sardaigne (voir ci-dessous). Loin de s'apparenter au whale-watching, cette activité a pour but de mieux connaître l'abondance et la variation saisonnière des populations en fonction des activités humaines. Ce travail est supervisé par la CIESM (Commission internationale pour l'exploration scientifique de la Méditerranée), basée à Montpellier.

Comparées aux populations des grands océans, on connaît relativement mal celles de Méditerranée. Ici, probablement toutes les espèces de mammifères marins sont endémiques. Dix ans d'observation au détroit de Gibraltar n'ont mis en évidence qu'une très faible communication avec l'Atlantique. Le problème, c'est que l'estimation des effectifs est lacunaire. Par conséquent, on ne peut pas savoir si le nombre de cétacés, agressés par la pollution, la pêche et le trafic maritime, est en augmentation ou en régression. D'où l'importance de réaliser un recensement précis des populations.

Le comptage des cétacés se fait selon une technique rodée appelée le «transect linéaire». Par temps calme, le bateau navigue durant une à deux heures en tenant toujours le même cap et en avançant à une vitesse constante supérieure à 4 nœuds. Les écovolontaires, résistant à l'éclat et à la brûlure du soleil, se postent à l'avant du bateau et scrutent la mer à la recherche d'une nageoire, d'une pirouette de dauphin ou du souffle d'une baleine. Dès qu'un animal est repéré, on note tout ce qu'on peut: météo, position, distance, cap, vitesse, heure, nombre d'individus, nom de l'espèce, comportement social… Ces données seront par la suite envoyées à l'Université de Montpellier qui, à l'aide d'un programme informatique, en tirera des informations statistiques utilisables par la CIESM.

En principe, il ne faut pas dévier la course du bateau. Mais, si un rorqual commun de 40 tonnes fait surface à cent mètres sur tribord, comment résister à la tentation d'aller le voir de plus près? «De toute façon, on attend aussi de nous que nous récupérions des restes de l'animal tels que des crottes ou des morceaux de peau, ou que nous étudiions un peu mieux leur comportement», explique Alain Pasche. Ces échantillons, analysés en laboratoire, fourniront des informations sur son alimentation et son mode de vie. «Parfois aussi, nous devons nous rapprocher des animaux – si ce n'est pas eux qui le font par curiosité –, pour déterminer avec certitude à quelle espèce ils appartiennent», précise le guide.

Les résultats des transects linéaires constituent un échantillonnage statistique qui permet d'extrapoler sur une région plus vaste, un peu comme ferait un sondage sur l'opinion générale d'une population. Il est pourtant toujours possible que des cétacés restent invisibles aux observateurs pour la raison qu'ils plongent parfois durant très longtemps. «Le cachalot s'aventure jusqu'à 1000, voire 2000 mètres de profondeur, explique Max-Olivier Bourcoud, responsable de l'antenne romande de l'ASMS. Cet animal peut plonger durant une heure, une heure et demie sans problème. Nous pouvons donc traverser son territoire sans le voir.» Malgré cela, la technique de l'observation visuelle reste une des plus fiables pour le comptage des populations de cétacés.

Seulement, pour l'heure, elle ne se pratique que l'été, essentiellement pour des raisons pratiques. Les conditions hivernales sont moins clémentes, ce qui fait exploser le rapport coût-efficacité des missions. Résultat: on ignore totalement ce que font les cétacés durant les mois froids de l'année. Restent-ils sur place ou quittent-ils la région? «On sait seulement que quatre cinquièmes des rorquals quittent la région», explique Pierre Beaubrun, coordinateur de l'étude des cétacés au sein de la CIESM. Il reste donc pas mal de choses à étudier si l'on veut un jour protéger ces animaux de manière efficace.

Pour plus d'informations: ASMS, case postale, 1023 Crissier. Tél. 021/634 26 26. Internet: http://www.oenology.ch/asms

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