Pour Elena, 93 ans, c’est le premier manteau qu’elle s’est acheté, jeune fille, «après deux ans de travail». Pour Suzanne, 95 ans, c’est un roman élimé de Joseph Kessel, en souvenir de son mari qui lui faisait la lecture à haute voix tous les soirs. Pour Léon, c’est une casquette-horloge tip top offerte par ses collègues, le jour de son départ. Pour Bluette, un entonnoir, pour Marguerite, un miroir. Dans L’Objet d’une vie, publié chez Slatkine, une quarantaine de pensionnaires d’un EMS genevois ont confié à Thierry Dana le bibelot qui les résume au plus près. Une photo sur un fond blanc, un bref témoignage sur la page d’à côté: la simplicité permet à l’émotion de se déployer. Et comme, face à ces clichés, on a tous nos coups de cœur, «nous nous racontons aussi à travers ces témoins du passé», sourit l’auteur.

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La couverture du livre est austère, l’intérieur est poignant. Réalisé à l’occasion des 30 ans de l’EMS Bon-Séjour, à Versoix, L’Objet d’une vie permet ce voyage peu ordinaire, parcourir de vastes trajectoires à dos de reliques dérisoires. Une chemise de nuit, une boîte de craies de couleur, un cahier de composition, une housse de coussin. Des petits riens qui, trônant au centre de la page, ressemblent à des pièces maîtresses. C’est l’effet focus, l’effet sélection. Placés en majesté, ces bibelots deviennent sacrés. Le mérite revient à Thierry Dana qui, en optant en outre pour des citations succinctes, évoque plus qu’il ne détaille. «J’aime l’épure, le haïku, qui laissent une grande place à l’imagination», confirme le photographe.

Ainsi, lorsque Léon, d’Ollon, ancien responsable du garage postal à Genève et propriétaire de l’incroyable casquette-horloge, se souvient que ses collègues se plaignaient de son caractère, on imagine sans peine que sa passion de la ponctualité devait légèrement peser sur ses employés… Pareil, quand Bluette, 101 ans, restitue qu’elle et son mari ont travaillé pendant trente-huit ans dans leur droguerie et que l’entonnoir vert qu’elle a conservé lui permet toujours de remplir son «vaporisateur d’eau de Cologne 4711», on sent toute la précaution et le soin inhérents à son métier.

Similitude de destins

Comment Thierry Dana, a-t-il eu l’idée de cet ouvrage particulier? «En 2019, en collaboration avec l’Hospice général, j’ai réalisé Etre et avoir, une exposition présentée dans le cadre du FIFDH et basée sur le même principe, mais avec des migrants. J’ai vécu des moments tellement intenses en remarquant à quel point le souvenir d’un objet permettait à ces exilés de se confier que j’ai souhaité recommencer l’expérience.»

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Après les migrants, le photographe a porté son choix sur des personnes en fin de vie, car «beaucoup de similitudes existent entre ces deux populations». «Les deux sont des minorités qu’on connaît mal et qu’on aborde souvent à travers des statistiques désincarnées. Les deux doivent se défaire de leurs effets personnels pour rejoindre un lieu inconnu et intimidant. Et les deux sont logées dans de grands établissements souvent impersonnels, en périphérie des villes, jamais au centre.»

De sa première expérience, Thierry Dana conserve le souvenir du chagrin soudain d’une femme érythréenne, lorsqu’il lui a posé la question d’un objet fétiche. «Elle a fondu en larmes et s’est souvenue que, quand elle était en prison, son jeune garçon lui avait fabriqué une fleur en feutrine et la lui avait offerte pour l’encourager. Quand elle m’a confié ce tout petit objet pour le photographier, j’ai eu l’impression de déplacer un trophée», rapporte l’artiste, qui travaille avec un mini-studio portatif de sorte à avoir toujours le même fond blanc et la même lumière.

L'objet dans sa neutralité

«Je ne veux pas adopter de point de vue esthétique sur l’objet. Au contraire, je vise la neutralité pour que ce soit lui qui parle et non moi.» Mais pourquoi ne jamais montrer les visages des propriétaires? «Parce que les visages sont beaucoup plus connotés que les objets. Dès qu’on voit une femme voilée, on imagine une culture, une histoire, on a une lecture géopolitque de cette image. Alors que lorsqu’on voit une housse en tricot ou un poste radio, on a une lecture poétique du cliché et on peut plus facilement projeter sa propre histoire tout en allant, intimement, à la rencontre de l’autre.»

C’est vrai. L’objet, dont beaucoup à commencer par Lamartine se demandent s’il a une âme, a en tout cas une universalité. Un manteau est un manteau, avant d’être le premier achat important d’Elena, jeune migrante italienne, en 1950. «C’est drôle que vous parliez de ce manteau bleu. Je trouve cette photo particulièrement émouvante. Elle me ramène immédiatement aux vêtements que laissaient les déportés d’Auschwitz avant d’être gazés», observe Thierry Dana. Ah bon? Ainsi plié, le manteau évoque plutôt un animal, un peu maladroit et timide, non? «Vous ne pouvez pas me faire plus plaisir! L’objet a cette vertu de ne rien fermer, de tout ouvrir», se réjouit le photographe.

D’ailleurs, s’il a accepté les portraits peints – à cet égard, l’autoportrait d’Emilienne, 103 ans, est impressionnant –, Thierry Dana a refusé les photos que les résidents lui proposaient pour ne pas personnaliser la lecture. Une exception, pourtant. Myrielle, Fribourgeoise de 86 ans, a pu immortaliser un collier portant le médaillon d’une femme. «J’ai toujours vécu un peu en marge de la société. Dans ce médaillon, il y a le portrait d’une personne qui est très chère à mon cœur», observe pudiquement la pensionnaire, dans la légende.

Ne pas finir à la cave

Celui qui, en 1982, fut vainqueur de la Course autour du monde, émission mythique de la télévision romande, avant d’embrasser une carrière dans la finance remercie le personnel de Bon-Séjour. Les animateurs et aides de ce home lui ont conseillé «les résidents qui avaient encore toute leur mémoire» et l’ont introduit auprès d’eux avec un grand enthousiasme. «Sans ce sésame, je n’aurais jamais pu établir un lien si profond avec les personnes âgées.»

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Le photographe, formé sur le tard à Barcelone, est d’autant plus ému que la grande majorité de ces témoins rencontrés en 2019 sont aujourd'hui décédés. «Je suis fier de leur avoir donné une postérité. J’ai l’impression d’avoir pu répondre à l’angoisse de Gabriella, exprimée à la toute fin du livre. Elle dit: «Ma crainte, c’est que quelque chose que j’ai acheté avec amour parte à la cave.» La cave, c’est bien sûr une métaphore du caveau, de la tombe. Avec ce livre qui rencontre beaucoup de succès, j’ai permis à ces passagers de la vie de ne pas être oubliés.»