Intense. C'est l'expression qu'utilisent les Anglo-Saxons pour décrire une expérience qui procure une grande joie, une grande douleur, ou qui demande particulièrement d'attention. La 12e étape du Tour de France, entre la petite ville de Saint-Galmier, dans la Loire, et celle de Saint-Flour, dans le Cantal, 204,4 kilomètres de petites routes et de grandes côtes plus au sud, offre toutes ces sensations-là, pas toujours dans l'ordre.

A cinq heures du matin, la campagne au nord de Saint-Etienne se détache lentement d'un ciel légèrement couvert: la météo n'annonce d'orage qu'à la mi-journée, et l'édredon de nuages devrait maintenir la température sous les 30 degrés. Il est temps d'avaler deux bols de café et d'ingurgiter autant de calories que possible avant le départ, à 7 heures précises.

Par un heureux hasard, le logeur Richard est triathlète par passion et technicien d'infrastructure aux ponts et chaussées de métier; c'est lui qui conçoit les routes, les ponts et les giratoires du département où je vais me promener. «Fais attention au début de la course, conseille-t-il. Il y a des bêtes qui vont allumer dès le départ pour te griller dans le premier col.» Richard sait de quoi il parle: en 1997, il a fait l'Ironman suisse entre Lugano et les chutes du Rhin. Je regrette de ne pas avoir ses jambes.

La lecture de la fiche de route est rassurante: deux cols à près de 1200 m et quatre côtes à plus de 1000 m: inutile d'espérer faire mieux que 25 km/h de moyenne, avec mes modestes 2200 km d'entraînement depuis le début de l'année. Je passerai donc plus de huit heures en selle, par monts et par vaux, à califourchon sur mon destrier, un Look KG 281 tout carbone. Aux couleurs d'une équipe du Tour, quand même. Souffrir d'accord, mais avec panache. A Saint-Galmier, le trafic en ville est interdit depuis 4 heures mais les milliers de vélos qui rongent déjà leurs patins sur le pont, à côté des sources de l'eau de Badoit, créent autant de circulation qu'un 14 Juillet. Les sportifs s'échauffent à la recherche de leurs «paquets», enclos barricadés de 1000 cyclistes qui partiront par série de numéros de dossards. Comme dans toute course cycliste, le plus petit numéro partira le premier: avec mon 376, j'aperçois au-dessus des casques de mes compagnons de route le portail blanc du départ.

Au premier kilomètre, c'est l'extase. Ce sentiment durera un peu plus d'une heure. Le parcours jusqu'à la montée du premier col, la Croix-de-l'Homme-Mort, est aussi plat qu'il est lisse. De part et d'autre des séparateurs et giratoires, à plus de 40 kilomètres à l'heure, le peloton file sous l'œil un brin admirateur des gendarmes, postés à chaque intersection. Sur la route, il n'y a pas d'automobiliste à coller pour excès de vitesse, juste le bruit incroyable de centaines de pneus étroits qui martèlent la chaussée. On dirait le son d'un avion au décollage, le cliquetis des dérailleurs en plus.

Pour un alpin, le Salève et le col de Marchissy déjà avalés plusieurs fois cette année, le premier col, à 38,5 km, est une partie de plaisir. La route à 4,5% monte doucement, s'enfonce dans la forêt de conifères, et l'humidité du matin permet de ne pas se jeter immédiatement sur la gourde. En haut du col, une armée de bénévoles tendent de petites bouteilles d'eau, rapidement vidées puis jetées sur le bas côté. Après le passage du peloton, la France semble bien peu écolo.

La première descente, dans le Puy-de-Dôme, est longue de près de 5 km. Le peloton reprend de la vitesse et frise les 70 km/h. Je dépasse les grimpeurs qui, peu avant, m'avaient laissé entendre que la montagne devrait être mon prochain terrain d'entraînement.

Le col des Pradeaux, à 1196 m, 14 km plus loin, n'est qu'une formalité mais les concurrents venus de l'arrière se font de plus en plus nombreux. Consolation: les numéros de dossards, entre 2000 et 3000, attestent que sur 5700 participants je ne m'en tire pas encore trop mal. C'est plus loin, bien plus loin, vers le kilomètre 128, que vient la révélation: ce ne sont pas les deux premiers cols qui cassent les jambes, mais plutôt les trois côtes qui restent à gravir, qui n'ont l'air de rien sur la fiche de route, mais qui semblent interminables. La côte de Lestival donne l'impression que la France se trouve sur une plaque tellurique inclinée de plusieurs degrés vers l'Est.

Un arrêt, une bouchée, une gorgée. Un nouveau départ. Les huits petits kilos de haute technologie deviennent soudain bien lourds. Sur le bord de la route, une jeune femme bien mise parle à son petit chien noir: «Regarde comme ces hommes sont courageux.

Allez-y messieurs, bravo, courage. Quand vous aurez terminé, vous aurez la satisfaction d'avoir accompli quelque chose.» Saint-Flour, de l'autre côté de l'autoroute, est bâtie sur un éperon rocheux au milieu de nulle part. Sa cathédrale nous tend les flèches, il ne reste plus qu'à gravir les quelques centaines de mètres qui nous séparent de l'arrivée, avec plus de 200 km dans les pattes. Le terme de cet apostolat, l'avenue Georges-Pompidou, approche. Plus le courage de foncer ni de se soucier du numéro de dossard qui précède. Plus tard, il restera les chiffres. 8 h 15 de pédalage. 2 h 23 de retard sur le vainqueur, un Poitevin de 21 ans. 2 h 40 d'avance sur le dernier. Je plane.