La plus vaste opération de police mondiale contre la diffusion et la vision de documents pédophiles sur Internet ne débouchera-t-elle que sur des condamnations clémentes? La question secoue la Grande-Bretagne après la proclamation d'un verdict très controversé mardi à Kingston, dans la banlieue londonienne. Sept membres d'un réseau très organisé, baptisé «Wonderland Club», ont été condamnés à des peines entre 30 et 12 mois, alors que le maximum encouru pour ce crime atteignait trois ans. Une nouvelle législation introduite le mois dernier fait désormais passer cette limite à dix ans. Le procès était considéré comme un test par les organisations de protection de l'enfance, qui ont qualifié la sentence de «plaisanterie».

Le 2 septembre 1998, l'«opération Cathédrale», menée six mois par Interpol et plusieurs services de police dans le monde, avait conduit au démantèlement du Wonderland Club, qui se vantait de présenter «la crème de la pédophilie» en 750 000 documents, impliquant des enfants et même des bébés. Cent sept personnes avaient été arrêtées: 32 aux Etats-Unis, 12 en Grande-Bretagne, les autres étant réparties entre l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, la Finlande, la France, l'Italie, la Norvège, le Portugal, la Suède et l'Australie. Selon les enquêteurs, le club existait depuis quatre ans et avait mis au point un système de sécurité strict, afin d'assurer sa dissimulation. Chaque candidat était soigneusement sélectionné et rencontré personnellement, et les mots de passe étaient nombreux. Chaque nouveau membre devait en outre fournir quelque 10 000 photos à caractère pédophile en guise de finance d'adhésion.

Les enquêteurs ont touché au but lorsqu'ils ont découvert qu'un Californien avait violé un enfant de 10 ans devant une caméra reliée au Net. Les messages électroniques envoyés à cet individu ont permis de remonter la filière, notamment chez un consultant en informatique britannique de 31 ans, un des deux accusés à avoir écopé de 30 mois de prison hier.

Outre ses six coaccusés, trois de ses compatriotes avaient été inculpés. Deux d'entre eux, dont celui qui est considéré comme l'un des leaders du club, ont été condamnés précédemment à 12 et 8 ans de prison pour viol. Le troisième s'est suicidé.

Le juge Kenneth Macrae s'est dit «horrifié» par les actes commis par les sept accusés. «Vous avez utilisé vos talents informatiques pour faire cela. Directement ou indirectement, vous avez exploité les plus vulnérables. Les documents photographiques sont une preuve de votre perversité.» Mais ses mots n'ont pas été suivis, comme l'espéraient les organisations de protection de l'enfance, par une condamnation maximale de trois ans pour tous les prévenus. Le juge a relevé le fait que les sept cyberpédophiles avaient plaidé coupables de conspiration de distribution d'images indécentes d'enfants. «Cela ressemble à s'y méprendre à une négociation entre les parties, estime un avocat londonien, Robin Bynoe. Ils ont été payés en retour pour n'avoir pas gaspillé le temps du tribunal en acceptant leur culpabilité.» L'avocat estime qu'un tel arrangement n'avait pas lieu d'être dans une affaire de cette nature, et que la criminalité sur le Net méritait d'être poursuivie plus sévèrement.

Le Dr Michelle Elliott, directrice de Kidscape, une organisation caritative, s'est dite «stupéfaite par ce laxisme. Pour accumulation d'amendes de parcage, la sentence serait plus lourde…» Ajoutant à la controverse, David Hines, l'autre condamné à 30 mois, a estimé que la cyberpédophilie l'avait empêché de passer réellement à l'acte sur des enfants. Il faut rappeler que l'Angleterre a vécu une vague d'hystérie antipédophiles l'an dernier. La presse populaire s'était livrée à de véritables lynchages médiatiques, souvent au mépris de la présomption d'innocence.

Les enquêteurs de l'Opération Cathédrale cherchent désormais à mettre un nom sur les 1263 enfants photographiés et stockés par le réseau pédophile. La recherche de plusieurs complices se poursuit.