Il est 15 heures. Véréna Angst a mis une petite robe à fleurs «de tous les jours». Elle attend la visite du photographe. Elle prend le soleil quand Jean Revillard arrive, un appareil de photo 6x6 et un pied télescopique en bandoulière. Après la présentation, sommaire puisque le photographe est connu comme le loup blanc dans le village, l'octogénaire est appelée à poser. Au moment où elle passe le seuil de la maison, intimidée, Jean Revillard l'arrête: «Ici. C'est parfait.» Puis, devant les hésitations de son modèle: «Vous êtes fan-tas-tique!» Après 500 visites de jardins et de cuisines, le photographe a appris à rassurer les habitants.

Cartigny est un village de 700 âmes, dans la campagne genevoise. En ce moment, chaque habitant atteint, un peu, au rang de star. C'est qu'au tournant du siècle, les habitants ont tous accepté de se faire tirer le portrait. Une manière de se retrouver, de resserrer les liens, de mêler générations et origines, dans un village où la population a doublé en dix ans. Durant tout le mois d'octobre, quand les photographies auront été tirées en grand format, les Cartiginois pourront se découvrir les uns les autres tout au long d'une balade champêtre. Du premier au troisième jour du mois, ils inviteront même leurs voisins à les admirer et à fêter l'événement. Narcissisme villageois? «La photo n'est pas seulement un document, elle peut jouer un rôle dans la société ou même avoir une valeur ethnographique, commente Urs Stahel, directeur du Musée de la photo de Winterthur. Tout dépend de la mise en œuvre de l'opération.» Urs Stahel relève d'ailleurs que diverses initiatives de ce type ont lieu en Suisse.

À l'origine de cette opération baptisée «Cartigny 1999,99», il y a Jean Revillard. Le photographe a habité 5 ans à Cartigny avant de migrer à Genève. «Un jour je buvais un café au Gîte, l'auberge du village. Quelqu'un est passé et ne m'a pas dit bonjour. Ça m'a blessé. J'ai pensé aux constructions récentes, en me disant qu'il y avait peut-être un état d'esprit qui disparaissait.» Le photographe réfléchit à un reportage sur la culture rurale, il commence à prendre quelques photos. Courant 1997, l'idée circule et évolue: d'une collection de 60 photos, l'ambition passe à 700, soit le nombre total des habitants.

Jean Revillard présente le projet au Conseil municipal qui l'accueille avec enthousiasme. François Jaunin, adjoint au maire, veut en profiter pour stimuler l'intégration des nouveaux habitants de Cartigny, citadins pour la plupart. Ce sera «Le temps des gens». Alberto Pontinelli, autre adjoint, propose qu'on en profite pour fêter la fin du siècle «autrement que par une banale fête». Pierrette Suredez, maire de Cartigny, ressent l'opportunité d'une pause, «pour faire le point, à travers nos images et nos paysages, sur ce qu'on est, sur notre état social». De là, le nom «1999,99», comme une ultime seconde avant l'an 2000. On invite Eric Wuarin, un des piliers du village, qui deviendra la cheville ouvrière du projet. Il s'emballe et voit dans l'initiative une dimension historique, un coup de rétroviseur sur son village natal et ses souvenirs. La récolte iconographique sera d'ailleurs conservée ultérieurement dans les archives de la commune.

Avant même les festivités, le projet a réveillé tout Cartigny. Douze personnes se mobilisent d'entrée, mettant leur compétence technique et leur fougue au service de la fête. Ce comité d'organisation part ensuite recruter les bonnes volontés, à coup d'animations dans les rues, d'hommes sandwichs et de tracts. Bon gré mal gré, une soixantaine de bénévoles, jeunes ou anciens, «vrais» Cartiginois ou «parachutés», se laisse enrôler.

Le patron du Gîte, Enzo Marciello, se prend d'amour pour cette histoire, il retrouve les photos d'antan de son auberge, qu'il compte maintenant exposer, et laisse courir sa terrasse jusqu'à la route, «comme en 1934». L'hiver, Irène Wuarin, jeune grand-mère, coud avec d'autres 4 kilomètres de guirlandes: «Ceux qui travaillent en ville n'ont guère le temps.» Dans les locaux de l'ancienne école, Philippe Schär colle en ce moment les photos. Il a aussi peint les décors de la soirée Country. Chez Klaus Hässig, on tape les derniers courriers à l'intention des sponsors. Cinq familles ont accepté que leur propriété, un jardin, une cour, soient envahis tout le mois d'octobre par les photos et les badauds. Des particuliers ont offert de vieux meubles pour reconstituer des scènes d'autrefois.

Autant de bénévoles sont attendus d'ici septembre. Outre l'exposition, répartie à travers trois sites champêtres dotés de guinguettes, il faudra monter une tente de 800 mètres carrés pour accueillir les métiers d'autrefois, la fête et le banquet géant. Ailleurs, un marché de produits du terroir sera ouvert. Des intérieurs seront reconstitués à l'ancienne. Même la réserve naturelle du Moulin de Vert sera de la fête, puisque les gardes-chasse promettent des visites guidées exceptionnelles. Tout devra être en place pour accueillir les 2000 visiteurs attendus. Les organisateurs comptent sur leurs consommations pour régler une part de l'investissement. Au final, la commune espère ne pas débourser plus de 20 000 francs dans l'opération.