Etats-Unis

Une Amérique pauvre et glauque dans le viseur

La photographe Brenda Kenneally croque des moments de vie, et de désespoir aussi, de familles modestes de la petite ville de Troy, dans l’Etat de New York. Elle-même a eu une enfance difficile. C’est ce qui la rapproche de ses sujets

Une Amérique crue, glauque, sans artifices. Celle que beaucoup ne veulent pas voir. Les images de Brenda Kenneally sont puissantes. Dans Upstate Girls (2018), la photographe montre le fruit de ses rencontres sur plusieurs années avec des familles américaines défavorisées, qui peinent à boucler leurs fins de mois. Une réalité souvent négligée et pourtant bien implantée dans des petites villes de la Rust Belt comme Troy, dans l’Etat de New York.

Souvent passifs et inactifs

C’est dans cette ville que la photographe fait la connaissance, en 2002, de Kayla, 14 ans. Brenda Kenneally était alors en reportage avec une journaliste pour le New York Times Magazine. Sa rencontre avec la jeune fille l’a poussée à revenir souvent à Troy, une ville autrefois prospère, victime du déclin industriel. Kayla était alors enceinte du cousin de sa petite amie Sabrina. Les deux filles décident d’élever l’enfant ensemble (une résolution qui ne tiendra que quelques mois). La photographe est là pour la naissance de Tony, le 18 avril 2004. Elle documente leur quotidien et celui de leurs proches. Avec leurs hauts et leurs bas, leurs joies et leurs drames. Elle ne les lâchera plus pendant plusieurs années. Quatorze ans pour être exacte.

Amours errantes et complexes, drogues, alcoolisme, maladies, épisodes violents, abus, arrestations et séjours en prison: les nouvelles ne sont pas toujours bonnes à Troy. Les sujets photographiés sont bruts, généralement passifs et inactifs. Sans pudeur et sans filtre. Souvent de face, les regards, graves, bien plantés dans l’objectif. Ils traînent dans des intérieurs encombrés, évoluent au milieu du désordre, de déchets et de restes de fast-food.

Ils transpirent l’ennui et la désillusion. Il y a des histoires de viol et de gosses placés à l’adoption à peine nés. Livrée à elle-même, et visiblement habituée à se faire à manger seule, la petite Deanna est allongée sur une table, sur le dos, avec des bouts de saucisses sur le ventre; sur une autre image, on voit Big Jesse fêter ses 21 ans vautrée sur une table, avec deux pistolets qu’elle vient de recevoir pour son anniversaire.

Et puis, il y a Kayla, omniprésente. Elle aime les filles, elle aime les garçons. Elle ne cesse de se construire et de se déconstruire. Son fils, Tony, grandit. Pas toujours bien, d’ailleurs. Les enfants élevés dans la pauvreté, soumis à un stress chronique, ont tendance à développer des troubles psychologiques qui peuvent aboutir à leur déscolarisation. C’est le cas de Tony, en proie à des crises fréquentes.

«C’est ma vie»

«C’est bien plus qu’un projet», commente Brenda Kenneally, quand on évoque son travail avec elle. «C’est ma vie.» Pas uniquement parce qu’à force de les côtoyer, elle s’est prise d’affection pour ces familles et a tissé des liens indestructibles. C’est bien plus que cela. La photographe s’identifie à ces filles parce que ses photos font office de miroir. D’ailleurs, Brenda est née à Albany, à quelques kilomètres de Troy et a passé une partie de son enfance dans la petite ville. Une mère à la santé fragile et peu aimante, un père bipolaire, à tendance alcoolique, et adepte de jeux d’argent. Elle a en partie été élevée par sa grand-mère après le divorce de ses parents. Rebelle, elle a très vite opté pour une vie d’errance, a connu la rue et ses vicissitudes, les foyers d’urgence et les maisons de redressement. Elle a été enceinte à 14 ans et a avorté, sur demande de sa mère.

Faire croire qu’à force de travailler, on peut toujours réussir est un faux message. Ce mythe du succès américain ne contribue qu’à dévaloriser ceux qui sont en bas de l’échelle

A 17 ans, Brenda s’est enfuie en Floride. Elle a travaillé comme charmeuse de serpents, puis comme assistante de photographe. Une fois sobre, elle s’est lancée dans des études de sociologie et de photojournalisme, et est revenue à New York. Aujourd’hui photographe primée – elle a notamment reçu deux World Press Photo awards –, elle a toujours puisé son inspiration dans les inégalités sociales et la thématique des addictions. «Ce qui me différencie de ces filles, dit-elle, c’est qu’elles, elles ont l’amour de leurs familles. Comme elles, je me cherchais et je me réfugiais dans des substances – je crois que j’ai eu mon premier trip d’acide à 12 ans. Mais, contrairement à elles, j’ai été rejetée par ma mère, qui m’a livrée à la justice.»

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«Un déni de la pauvreté»

Le travail de Brenda Kenneally sur Troy avait été en partie publié dans le magazine Slate en 2014 et provoqué de très fortes réactions. Montrer la pauvreté choque. Celle touchant des familles blanches encore davantage? Brenda Kenneally rectifie. Elle ne veut pas en faire une question raciale. Même si cela ne se voit pas toujours, il y a beaucoup de mixités dans les gens photographiés. Elle s’est focalisée sur Troy, nichée dans un comté qui a voté en majorité en faveur de Donald Trump en 2016, mais ses photos auraient pu être prises ailleurs. Selon le rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, environ 40 millions de pauvres vivent aux Etats-Unis, dont 18,5 millions en situation d’extrême pauvreté. A Troy, 21,4% des habitants vivent dans la pauvreté, selon un rapport publié par la New York State Community Action Association en 2010. Et environ 70% des familles pauvres sont monoparentales.

«Aux Etats-Unis, il existe une sorte de déni et de rejet de la pauvreté. Mais ces personnes n’ont pas à avoir honte. Elles n’ont rien à cacher. Je veux les aider à se réapproprier leurs propres histoires. Faire croire qu’à force de travailler, on peut toujours réussir est un faux message. Ce mythe du succès américain ne contribue qu’à dévaloriser ceux qui sont en bas de l’échelle, et qui n’arrivent pas à s’accomplir.» Marginalisées, ces personnes sont le fruit des lignes de fracture du capitalisme, les victimes de la gentrification, les laissés-pour-compte de l’économie, dénonce-t-elle. «Un pauvre avec une cigarette [les cigarettes sont très chères aux Etats-Unis, ndlr] est presque considéré comme un criminel», s’exclame la photographe. «Mais nous sommes là, il faut nous montrer!»

Upstate Girls est bien davantage qu’un recueil de photographies: le livre relate de manière passionnante l’évolution de Troy, grâce à des recherches historiques et des images d’archives. L’ensemble apparaît comme une sorte d’immense cahier de collages, un album de vie ultra-documenté, avec des effets personnels des personnes photographiées. Brenda s’y trouve aussi. Nue, debout, le regard dans l’objectif, avec une Vierge autour du cou et un serpent sur les épaules. Upstate Girls, c’est une sorte de livre-musée, qui rassemble des lettres de proches en prison, des ordonnances médicales – la plupart des sujets photographiés ont des troubles psychiatriques –, ou encore des formulaires d’adoption. D’ailleurs, avec tout ce matériel récolté, un petit musée a été constitué dans un appartement de la 6e avenue de Troy, là où ont vécu plusieurs protagonistes.

Ce travail, Brenda Kenneally le poursuit à travers sa fondation A Little Creative Class. Elle se donne pour mission de stimuler l’imagination et l’inventivité de ces jeunes «sociologiquement phobiques», comme elle dit, pour les aider à se reconstruire, à bâtir leur avenir. Pendant ce temps, la vie à Troy continue. Un des adolescents du livre a été incarcéré, accusé de viol et même d’actes sexuels sur un enfant. Brenda, qui n’est jamais bien loin de Troy, aide sa femme à exorciser sa douleur dans la créativité.

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