Douna Loup ne fait pas les choses à moitié. Quand l’écrivaine suisse découvre, à 34 ans, que le clitoris n’est pas qu’un petit bout de chair faiblard, mais un organe vigoureux de 10 cm, siège du plaisir féminin, elle décide de le faire savoir. Pour cela, elle se lance dans une vaste enquête sociologique et historique qui l'a menée à L’Affaire clitoris, une riche bande dessinée sortie cette semaine.

Pourquoi une BD, elle qui privilégie dans ses romans une écriture charnelle, mystérieuse, aux interprétations ouvertes? «Parce que le clitoris a été tellement invisibilisé qu’il fallait le représenter dans toute sa clarté», répond la jeune femme, au soleil d’une terrasse genevoise. Mais ses fans ne seront pas dépaysés. Grâce au style fluide et fleuri de la dessinatrice Justine Saint-Lô, grâce aussi aux échappées libres du texte, L’Affaire clitoris ne perd rien de la singularité poétique de Douna Loup et s’épanouit entre informations et sensations.

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«Mon corps est une jungle pleine de plantes et parmi toutes ces plantes, il y a une plante inconnue qui bouge dans mon corps. Elle a une forme d’étoile, d’orchidée, d’oiseau.» Dans la BD, cette ode revient trois fois, à l’identique ou presque, et trois fois motifs végétaux et animaux se mêlent à la narratrice, nue ou habillée, pour célébrer ce plaisir en devenir. Des pages à la fois apaisantes et stimulantes, tout en courbes et en éclosion, en puissance aussi.

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«Quand j’ai appris ce qu’était vraiment le clitoris, en 2017, j’ai réalisé que je n’étais pas aussi libérée que je le croyais, que j’avais intériorisé des notions de honte, de tabou et de non-dits, observe l’écrivaine. Mes premières expériences sexuelles n’ont pas été super, je ne suis pas sûre d’avoir toujours su me respecter. Le fait qu’on ait toujours défini le sexe de la femme comme un trou, une fente, un manque à combler, n’est pas anodin. Les sociétés patriarcales savent que le plaisir est une arme et qu’avec cette munition, les femmes vont mener une bataille pour leur vraie libération.»

S’attacher les mains pour ne pas se masturber

Les femmes, justement. Elles scandent l’ouvrage de leur présence réconfortante ou édifiante. Il y a les amies qui, comme la narratrice, réalisent qu’à travers le clitoris occulté, c’est le ressenti féminin qui a été négligé. Magali, par exemple. Agée 70 ans, la senior raconte comment elle s’attachait les mains, enfant, pour ne pas se masturber, car, élevée dans un environnement religieux qui condamnait ces pratiques, elle ne voulait pas se sentir sale. «Pourquoi se faire du mal quand on peut se faire du bien?» questionne Douna Loup, dépitée.

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Parmi les amies, il y a aussi Nela, qui a lu tous les livres sur la sexualité, mais n’a jamais ressenti un plaisir total lors des pénétrations vaginales et en a conçu une culpabilité. Les planches sépia qui montrent une femme dans une multitude de postures, redoublant de grâce et d’ingéniosité pour répondre aux attentes masculines, sont magnifiques et déchirantes. Elles racontent parfaitement comment l’imaginaire mâle a façonné les gestes de l’amour, en marge, sinon au mépris, des besoins féminins. «C’est aussi pour cela que j’ai voulu créer une bande dessinée qui est un outil populaire auprès des jeunes, poursuit l’écrivaine. J’aimerais que cette publication soit largement distribuée aux adolescent(e)s, dans les écoles et les maisons de quartier, de sorte que ses représentations puissent concurrencer la pornographie, seule initiation sexuelle à ce jour.»

Clitoris imprimable en 3D

Ce n’est pas Odile Fillod qui dira le contraire. En 2016, la chercheuse française a épaté le monde entier avec son clitoris en silicone imprimable en 3D. Son discours sur le sujet est clair. Plus on verra en taille réelle (et en couleurs!) l’organe du plaisir féminin, plus sa légitimité sera installée. Dans la BD, la militante rappelle l’engouement de la presse internationale et l’enthousiasme général, bien au-delà des rangs féministes. «Tout le monde était intéressé. Les sexologues pour en parler à leurs patients, les médecins qui travaillent avec des femmes excisées. Finalement, les professeurs de sciences de la vie et de la terre étaient peut-être les plus timides…» C’est que, face à des classes adolescentes, la question du plaisir sexuel, et du plaisir féminin en particulier, n’est pas sujet facile à aborder. Même si, à la vue d’un appareil génital féminin dont le clitoris a été dessiné en rouge, une élève s’est exclamée: «Ah, on a ça aussi, nous les filles? Alors on est égaux, en fait!»

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Dans son enquête, l’héroïne rencontre encore Tamsin Moufflet, productrice du documentaire Le Clitoris, ce cher inconnu, de Michèle Dominici sorti en 2004 et qui est à l’origine de la mobilisation d’Odile Fillod. A son tour, Tamsin Moufflet explique que le film rend hommage à Helen O’Connell, première scientifique à avoir réalisé une IRM de clitoris, événement passé inaperçu… De femme en femme, d’hommage en hommage. Sans surprise, le clitoris a peu mobilisé les spécialistes masculins.

Populaire jusqu’au XVIIIe siècle

Pourtant, les plus prompts à avoir identifié cet organe sont bien des hommes, précise Dona Loup dans la partie historique de son ouvrage. Avec ce joli clin d’œil pour commencer: la première occurrence du clitoris est littéraire et l’œuvre d’Hipponax, poète grec vivant en 540 av. J.-C., à Ephèse, qui l’appelle myrton, comme la baie du myrte. Ça se gâte en 348 av. J.-C., avec Hippocrate qui avance que «l’utérus doit être alourdi par le sperme ou un bébé, sinon il se baladera dans le corps de la femme et provoquera des troubles hystériques». Aucune attention au plaisir féminin de la part du célèbre médecin. En 25 av. J.-C., Strabon mentionne pour la première fois l’excision qu’il découvre en Egypte ancienne, une civilisation qui a pourtant valorisé la vulve des femmes, détaille l'écrivaine: «On raconte que la déesse Hathor faisait rire le dieu Rê en lui montrant sa vulve, ce qui permettait au dieu du soleil de retrouver toute sa force et son éclat. Ce genre de mythe se déployait aussi en Grèce et au Japon.»

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Jusqu’au XVIIIe siècle, les voix scientifiques et poétiques sont donc plutôt positives à l’égard du clitoris, le comparant souvent au sexe masculin. Dans son ouvrage intitulé De re anatomica, le Vénitien Realdo Colombo parle par exemple d’«un organe si joli et tellement utile». Merci à lui! Malheureusement, au milieu du XVIIIe siècle, le ton change. Nommé «mépris de l’homme», le clitoris est condamné par l’Eglise et la majorité des médecins comme agent de masturbation des et entre les femmes. Cela, même si certains spécialistes reconnaissent à cette masturbation la capacité de soigner les maladies de l’âme…

Freud et la maturité du plaisir

Et Freud? Quelle a été l’influence de celui qui est souvent accusé d’avoir enterré le plaisir clitoridien? D’un côté, recense Douna Loup, le fondateur de la psychanalyse a fait du bien au genre humain, car il a reconnu la puissance de la sexualité dans la vie psychique et condamné le refoulement des pulsions. En revanche, le psychanalyste a beaucoup contribué à dévaloriser le clitoris lorsqu’il lui a associé la sexualité infantile et qu’il a réservé au vagin la maturité sexuelle. De quoi enterrer cet organe du plaisir une bonne partie du XXe siècle. Jusqu’à ce que la sexologue américaine Shere Hite, autrice du fameux Rapport Hite, affirme en 1976 le rôle central du clitoris dans la jouissance féminine et… reçoive des menaces de mort pour cette (re)découverte! «Elle a dû quitter les Etats-Unis et se réfugier en Allemagne», soupire Douna Loup.

Cette traversée historique est étonnante, car elle révèle que si le clitoris est aujourd’hui un emblème des luttes féministes, les lettrés et scientifiques du passé ont longtemps défendu le siège du plaisir féminin sans y voir ni une menace, ni un frein. Au fond, les ténèbres n'ont duré que deux cents ans. «Oui, et j’ai beaucoup d’espoir pour l’avenir, se réjouit Douna Loup. On ne peut plus faire disparaitre de nos représentations collectives cet organe dont on a beaucoup parlé ces dernières années. Je souhaite que ce changement aide les femmes et les hommes à faire plus confiance à leurs ressentis et non aux codes et aux normes… Cet organe en partie invisible nous engage à écouter le dedans, ce que l’on ne voit pas, mais qui existe avec force.»