Psychologie

Une BD brillante pour aider les ados

Un psy et un jeune patient parlent addiction, échec scolaire et dépression. «Docteur Feel Good» aborde les problèmes des 15-20 ans et apporte des solutions variées et passionnantes

C’est la BD qu’on aurait tous aimé lire à 15 ans. Un face-à-face à la fois malin, instructif et aidant entre un psy éclairé et un adolescent fasciné par les écrans, fumeur de joints régulier et «saoulé» par sa maman. Impressionnant de voir comment, en 130 pages illustrées par le dessinateur Muzo façon croquis rigolos, le psychiatre David Gourion a recensé tous les tourments de l’adolescence, avec, chaque fois, leur solution. Dire ce qui ne va pas est une chose. Donner des pistes pour aller mieux en est une autre. Que ce soit sur les écrans, le cannabis, l’alcool, la dépression, le harcèlement, les troubles alimentaires, les identités sexuelles, les problèmes de sommeil ou encore les difficultés scolaires, sa BD Docteur Feel Good épate par la qualité de ses propositions. A offrir sans réserve aux 15-20 ans qui vous sont chers.

L’art de l’image. Evoquant le pouvoir magnétique des écrans, Docteur Feel Good observe que les ados leur consacrent en moyenne quatre heures par jour. Ce qui fait 1500 heures par an. Le chiffre écrit en grand glace déjà le sang, mais toute l’astuce de cet ouvrage consiste à décliner l’information pour en montrer l’aberration. Le psy poursuit: «Si tu voulais te faire un corps d’athlète à raison de trente minutes d’exercice par jour, ça ferait 180 heures annuelles – pas grand-chose à côté des 1500 heures. Ou pour apprendre à parler couramment une langue, on a calculé qu’il faut environ 700 heures. Tu imagines combien de langues tu saurais, si tu avais passé moins de temps sur les écrans?» La page d’après, on voit l’ado, l’œil rond, rêver à tous les plans drague à l’international qu’il pourra se permettre, une fois ce conseil appliqué.

Détox digitale, mode d’emploi

Pas facile, la détox digitale? Docteur Feel Good donne des astuces pratiques. Supprimer les notifications de toutes les applications, se forcer à ne pas répondre dans la seconde, mettre l’engin en mode avion pendant la nuit et imaginer une boîte à l’entrée de la maison dans laquelle tous les membres de la famille – dur, dur pour les parents aussi!- déposent leur smartphone pendant les repas, les visites d’amis et le travail scolaire. Difficile de faire plus concret, non?

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La dopamine, neurotransmetteur du plaisir, joue un rôle central dans les addictions. Ancien chef de clinique à l’Hôpital Sainte-Anne, à Paris, David Gourion explique de manière limpide le circuit de la récompense. Très drôle, d’ailleurs, l’illustration du cerveau monté sur pattes qui réclame sa dopamine, comme un chien-chien réclame ses croquettes! Pour dresser ce cerveau qui, en roue libre, préfère se vautrer sur le canapé, le psy conseille à l’ado la méthode 5-5-5. «Tu imagines quelque chose de bien que tu peux faire dans cinq minutes, dans cinq heures et dans cinq ans. Le dernier point donnera du sens à ton existence, des objectifs à long terme.» Et peu importe si le jeune se voit successivement pilote, docteur ou footballeur. Le principal est «de créer une histoire idéale dont tu es le héros».

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De la drogue à la psychose

On se demande comment le Docteur Feel Good va gérer le cannabis. Le médecin établit d’abord avec le jeune fumeur la nature de sa consommation. Est-elle festive et occasionnelle ou quotidienne et destinée à chasser les angoisses, tromper l’ennui, trouver le sommeil, fuir les problèmes, etc. Dans ce deuxième cas, la substance devient vite une fausse amie, présentant notamment, en cas d’hérédité fragile, le risque de déclencher une schizophrénie. Cela en lien avec la nature psychotomimétique du cannabis – c’est-à-dire que le produit mime les effets de la psychose (hallucinations, délire de persécution, perte de motivation, etc.) jusqu’à la provoquer pour de bon.

Et vu que le psy ne prend vraiment pas l’ado pour un idiot, il lui explique de quelle manière le cerveau se construit de l’enfance à l’adolescence. Comment les neurones, d’abord brouillons – on voit un méli-mélo dans la tête d’un bambin –, s’ordonnent et s’allongent pour que les connexions soient plus rapides. Et comment la myéline, sorte de gaine autour des neurones qui a justement pour fonction d’accélérer les connexions, est méchamment entamée par le cannabis. Les dessins de Muzo contribuent à la compréhension.

Cannabis, ses joies, ses peines

Les parents face à la drogue? Leur tentation est grande de fouiller la chambre et de supprimer l’argent de poche pour empêcher l’achat de cannabis. «Dommage d’ajouter une détérioration des relations familiales au problème médical», sanctionne le psy. Comme toujours, la solution vient du concerné. Docteur Feel Good invite son jeune interlocuteur à mettre par écrit, face à face, les points positifs de l’herbe (le plaisir, le goût, se sentir bien, faire comme les potes, etc.) et ses points négatifs (fatigue, problèmes de mémoire et de concentration, manque de motivation, baisse des notes, l’argent que ça coûte, problèmes avec les parents, risques juridiques, etc.). L’idée est de se décider en fonction et de se faire aider par un spécialiste s’il y a déjà addiction.

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S’ensuit un travail sur la motivation de sorte que le jeune choisisse «ce qu’il aime dans la vie». «L’important est de chercher à changer de points de vue – le dessin montre un paysage de montagne vu de plusieurs endroits – et faire des expériences comme un scientifique». Le docteur cite Sénèque (un barbu aux yeux clos par la sagesse, selon Muzo): «Ce n’est pas parce que les choses sont impossibles que tu n’oses pas, c’est parce que tu n’oses pas qu’elles le sont!»

Palais mental et théorie de l’attachement

L’auteur procède avec le même esprit constructif pour les autres thèmes. Il présente le principe du palais mental pour que le jeune booste sa mémoire scolaire. Il décrit la théorie de l’attachement pour que l’ado réalise à quel point il tient à sa maman malgré l’énervement. Il montre aussi que d’autres personnes, faute de ce lien premier, n’ont pas pu se construire correctement.

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Il évoque la dépression et sa sensation d’abattement. L’importance du sommeil avec la technique du «body scan» pour y parvenir, les troubles alimentaires et identitaires, l’alcool (grosse colère de l’auteur contre sa banalisation!) et le harcèlement scolaire. Il explique encore le rôle que joue le cortex préfrontal dans la capacité à freiner, à être prudent. Cette partie du cerveau, qui nous apprend à nous protéger du danger, évolue jusqu’à 30 ans. Avant, l’impulsivité est la loi. «Alors fais attention à toi!» conclut le médecin, décidément très fin.


Docteur Feel Good, David Gourion et Muzo, éd. Odile Jacob, Paris, 2019

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