«Je suis très attachée à mon téléphone mobile. Au début, je l'utilisais pour communiquer avec mes parents. Maintenant, je suis toujours pendue au téléphone, et j'envoie jusqu'à dix SMS par jour. Je suis venue ici pour me désintoxiquer de cette dépendance.» Alessandra, 20 ans, étudiante en droit, a choisi de passer deux semaines dans la communauté Acmos à Turin, en compagnie d'une dizaine d'autres jeunes de son âge, pour réfléchir à ses habitudes de consommation et aux conséquences qu'elles induisent. En effet, une bonne partie de son argent de poche est engloutie par l'achat de cartes à prépaiement, ce qu'elle trouve de plus en plus absurde. Mais il est difficile de se passer du telefonino: Alessandra n'a pas pu s'empêcher de le mettre dans son sac. Cependant, elle assure l'utiliser parcimonieusement depuis le début de son stage chez Acmos.

Se désintoxiquer de la logique consumériste, réfléchir aux conséquences de ses actes, remettre en question son mode de vie, devenir un citoyen conscient et responsable: tel est le programme inédit que propose la communauté Acmos aux jeunes de 16 à 25 ans. Fondée il y a cinq mois par l'association éponyme, elle a déjà accueilli six groupes d'une quinzaine de participants, pour des stages d'une durée de deux semaines. La communauté offre seize lits répartis dans quatre chambres, une cuisine, une salle à manger qui fait également office de salon, des salles d'étude et de conférences, des sanitaires communs, tout cela situé dans une ancienne fabrique de pneus. La commune de Turin soutient cette initiative unique en Europe en mettant gratuitement les locaux à disposition.

Cette idée est née au sein de l'association Acmos, fondée en 1999 par une quinzaine de personnes soucieuses de relancer l'éducation civique en Italie. «Nous sommes convaincus que l'école a un rôle à jouer dans la formation de la conscience du citoyen, explique Davide Mattiello, l'un des fondateurs de l'association, aujourd'hui responsable de la communauté. La capacité d'être solidaire, qui est à la base de l'éthique de la responsabilité, a aujourd'hui disparu à cause de la logique consumériste. Il est urgent de restaurer cette capacité. Nous proposons donc une animation dans une douzaine d'établissements de Turin. Il ne s'agit pas de cours, car les valeurs ne s'enseignent pas, mais elles se transmettent par le témoignage. Nous avons constaté chez les jeunes que nous avons rencontrés un désir authentique de construire un monde différent et plus juste. Mais souvent, il y a un fossé entre un tel désir et le passage à l'acte. La communauté Acmos est née pour combler ce fossé.» Pour ce juriste, qui a vécu lui-même une véritable conversion avant de fonder Acmos – «quand j'étais adolescent, j'étais complètement accro à la culture de la consommation» – se libérer de cette culture ne signifie pas cesser d'acheter des vêtements de marque, mais se délivrer de l'égoïsme. D'où la nécessité d'apprendre la vie en communauté pendant les stages.

«Les jeunes qui souhaitent faire un séjour dans la communauté ne sont pas forcément des drogués de la consommation, souligne Davide Mattiello. Mais ils ont décidé de régler leurs comptes avec la société de consommation.» Triés dans les écoles où l'association Acmos est présente, ils doivent consentir à porter une attention particulière à leur consommation d'eau, de lumière, d'espace, de temps et de nourriture. Pas facile… Quand on évoque la nourriture, Ruben, un ancien participant âgé de 17 ans, a un rire gêné. Les plats sont en fait des plateaux-repas qui n'ont pas été consommés dans les cantines auxquelles ils étaient initialement destinés. Le menu n'est pas très varié, «mais on finit par s'habituer», avoue Ruben. Les autres produits de nécessité proviennent des terres confisquées à la mafia par l'Etat et cultivées par les membres de Libera, une association qui lutte contre les réseaux criminels, ou des magasins dont l'éthique est irréprochable. Et il est fortement déconseillé de chercher à varier l'ordinaire en amenant bonbons et chocolat de l'extérieur. Partager l'espace est une des difficultés le plus souvent mentionnées. Les introvertis, comme Silvia, 20 ans, ou ceux qui aiment avoir leur intimité doivent apprendre à s'en passer. Les accros de la télé doivent s'abstenir de la regarder inconsidérément et se mettre d'accord avec les autres participants pour regarder un film qui sera ensuite commenté.

Levés à 8 heures au plus tard, les participants vaquent le matin à leurs occupations quotidiennes – école ou travail. Ils se retrouvent vers 14 heures pour le déjeuner. Entre 15 h 30 et 18 h 30, ils étudient ou participent à des activités communautaires, par exemple le ménage ou les travaux d'embellissement des locaux de la communauté. Le soir, ils assistent à des conférences, participent à des jeux de société, regardent des films. Pour pouvoir faire cette expérience dans la communauté, ils doivent débourser 75 euros. Un élément important, selon Davide Mattiello, qui permet de prendre conscience de la valeur de l'argent.

Et les résultats? Difficilement mesurables, admet Davide. Paola Cobianchi, animatrice de la communauté, note bien quelques changements, «petits ou grands». «Mais le véritable changement réside dans la prise de conscience, dans la volonté de commencer à changer ses habitudes.» «Soyons honnête: ce stage ne fait pas de toi un autre homme après deux semaines, lance Ruben. Il est difficile de réduire sa consommation. Je n'ai pas vraiment changé mes habitudes. Mais j'ai maintenant une autre optique, et je réfléchis avant d'acheter.» Quant à Alessandra, elle espère bien parvenir à modérer sa consommation de telefonino. Durant le stage, elle ne l'utilise que pour souhaiter une bonne nuit à ses parents…

Les animateurs de la communauté Acmos se disent prêts à aider des associations d'autres pays européens intéressés par cette initiative. Tél.: 0039/01/12 38 63 30.