Le Valais entre Orient et Occident: ce n’est pas la première fois. Il y a deux mille ans, on s’initiait au culte du dieu iranien Mithra à Martigny. Il y a mille ans, les guerriers musulmans dits «Sarrasins» remontaient de la Côte d’Azur à Saint-Maurice. Et il y a deux ans, le Château Mercier de Sierre abritait les premières Rencontres Orient Occident … Bâtie autour des chercheurs qui préparaient alors l’exposition Alexandrie la Divine (en cours jusqu’au mois d’août à la Fondation Martin Bodmer de Genève), la manifestation déroule cette semaine sa troisième édition, entre musique, cinéma, littérature et débats philosophiques (voir l’encadré).

Ce jeudi, la philosophe Josiane Boulad-Ayoub, Canadienne avec des racines à Alexandrie, se livrera à une causerie et à une rencontre publique (animée par le philosophe et politologue genevois Nicolas Tavaglione) donnant une perspective historique aux relations entre les civilisations. Professeure émérite à l’Université du Québec à Montréal, spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles européens, mais aussi de la construction des identités méditerranéennes, la chercheuse nous offre un avant-goût de ses réflexions au téléphone.

Le Temps: Votre point de départ, c’est la campagne d’Egypte du général Bonaparte (1798-1801)…

Josiane Boulad-Ayoub: Ce qui est intéressant dans cette expédition, c’est que, comme le disait Bonaparte, les armes ont permis la conquête du savoir. Plus de 150 savants y participent, avec pour mission de redécouvrir l’Egypte. Cela donne lieu à l’Institut d’Egypte, fondé sur le modèle français, et au gigantesque ouvrage qu’est la Description de l’Egypte. C’est une formidable opération de marketing, car jusque-là, personne ne connaissait vraiment l’Egypte – ce n’était qu’un lieu fabuleux dans l’imaginaire.

– C’est une conquête. Peut-on parler d’une rencontre?

– C’est une strate qui s’amalgame aux autres strates formant l’Egypte, creuset de cultures… C’est le sort de toutes ces civilisations autour de la Méditerranée: elles sont interreliées, hybrides, hétérogènes – et c’est pour le mieux, car une culture ne se vit vraiment qu’en présence d’un alter ego

Il faut relever que Bonaparte a été bien accueilli. Il fait très attention à s’adapter aux mœurs des Egyptiens, il s’affiche comme le libérateur face aux mamelouks de l’Empire ottoman (ce qui était vrai), il pousse la ruse jusqu’à se présenter comme le nouveau Mahomet. Il affirme qu’il est l’ennemi du pape – puisqu’on est dans le sillage de la campagne d’Italie – et fait sa proclamation en arabe, en commençant par citer le Coran. Et il se promène habillé en cheikh… Face à ce peuple qui croupit dans des taudis, il y a cette idée de restaurer la civilisation égyptienne à sa gloire antique. Après tout, Bonaparte et la France du Directoire sont très conscients que l’Egypte, c’est le berceau de la science et des arts.

– Comment évolue cette relation?

– Bonaparte s’en va, forcé par les Anglais. Mohamed Ali (chef de l’Etat de 1805 à 1848) se détache de l’Empire ottoman, coopère avec les savants étrangers, envoie des Egyptiens en France avec un système de bourses. Les Egyptiens se francisent, ils influencent en retour les mœurs occidentales, on s’enrichit mutuellement… On arrive à Ismaïl le Magnifique (1863-1879), on fonde le canal de Suez, on s’endette – et le pays commence à décliner. Lorsque l’Angleterre met sur place une commission de la dette, ça devient vraiment le colonialisme à plein régime. Ce qui va susciter le nationalisme et tous ses maux, notamment le repli sur soi contre les Anglais – tout en gardant une espèce de sympathie pour la France, puisqu’elle n’est plus la puissance dominatrice… Vous savez, au Québec, il y a aussi des mouvements de repli sur soi contre ce qu’on dénonce comme la marée de l’anglais: ça vient de l’ignorance…

– Et aujourd’hui?

– Maintenant, les échanges passent par Internet et les réseaux sociaux. Une anecdote: un couple égyptien a appelé sa fille «Facebook», en l’honneur de ce que les réseaux sociaux avaient fait pour la libération. On ne sait pas comment finira le processus révolutionnaire, mais il a déjà donné une certaine fierté aux Egyptiens. Ça les a débarrassés de la peur de la censure. Il y a une renaissance des arts, qu’il faut maintenant encourager par les échanges, en implantant des programmes d’ouverture aux autres cultures – et pas seulement occidentales… Je crois fermement que l’universalisme motive l’action, mais que la solution est dans le relativisme – on s’adapte à chaque circonstance. A chaque problème, une solution spécifique. Un peu comme en Suisse.