La peur s'est emparée des habitants d'Olivskaya, une petite ville de 10 000 habitants, située à 360 kilomètres au nord de Rostov-sur-le-Don. Une terreur partagée par toutes les communes voisines. Les habitants de l'une d'entre elles ont récemment profité de la nuit pour détruire le petit pont métallique qui reliait leur commune à celle d'Olivskaya. Pour faire bonne mesure, ils ont même enterré des morceaux d'une vieille moissonneuse-batteuse afin d'être certains qu'aucun véhicule ne puisse atteindre leur village. Les autorités de l'oblast de Volgograd, la province voisine de Rostov, ont dépêché des unités de la milice et des troupes de l'intérieur sur la frontière administrative pour limiter la circulation entre les deux régions. Les trains ne s'arrêtent plus dans la gare d'Olivskaya et les conducteurs d'autobus refusent de s'y rendre. La plupart des lieux publics de la commune, les cafés, les bars, les restaurants et les marchés sont fermés. La population évite le plus possible de se rendre dans la rue.

La cause de cette terreur? Une épidémie qui s'est soudainement abattue sur la ville. Plus d'une centaine d'habitants ont déjà été contaminés et six sont déjà décédés. Les symptômes sont désormais connus de tous. Au début, ce sont ceux d'une simple grippe ou d'un refroidissement: fièvre, maux de tête et courbatures. Le premier malade qui s'est adressé aux médecins a été traité comme s'il avait attrapé un rhume. Ce n'était malheureusement que le début. Le malade est ensuite victime de diarrhées, de vertiges et de vomissements, comme lors d'une dysenterie. Au dernier stade de la maladie, le patient devient aveugle et son système nerveux est paralysé. Son sang filtre à travers les parois des veines et artères. Les hémorragies du ventre et du cerveau sont la plupart du temps la cause du décès. Lors de l'autopsie de la première victime, les médecins ont découvert que son cerveau s'était transformé en une bouillie sanglante. Malgré les précautions de rigueur, les deux pathologistes qui ont effectué l'examen du corps sont eux-mêmes décédés de la maladie.

Depuis le déclenchement de l'épidémie le 5 juillet dernier, le monde médical russe s'est longuement disputé sur la nature exacte de la maladie et de son agent infectieux. Mais mardi, les épidémiologistes ont mis fin au débat en établissant qu'il s'agit de la fièvre hémorragique de Congo Crimée. La dernière flambée de cette maladie s'était produite en 1997 dans la région de Khabarovsk, dans l'Extrême-Orient russe, où 225 personnes avaient été contaminées par ce virus. A Rostov, cette affection a été enregistrée pour la dernière fois il y a trente ans.

Le véhicule qui permet au virus de se répandre reste pour l'instant mystérieux. La maladie ne semble se transmettre que par le sang. La baignade dans la rivière Tchir, qui traverse le village, reste pour l'heure interdite, même si les spécialistes sont parvenus à la conclusion que le cours d'eau n'est pas à l'origine de la contamination. L'arrivée dans la région d'un vol d'oiseaux en migration pour l'Afrique, quelques jours avant que l'épidémie ne se déclare, suscite aussi les interrogations des spécialistes. Les tiques et les moustiques sont parmi les premiers suspects. Comme toujours lors d'événements semblables, en Russie comme ailleurs, la presse ne s'est pas contentée d'évoquer que des causes naturelles. La Nezavissimaya Gazetta a par exemple suggéré qu'il pourrait s'agir d'une nouvelle flambée d'un virus créé dans le cadre d'un programme de recherches de guerre biologique. Un médecin anonyme a raconté au quotidien qu'il avait diagnostiqué à la fin des années 70, dans la même région de Rostov, une maladie semblable, mais que le KGB l'avait fermement prié de rester discret.

Les autorités sanitaires ont renoncé à établir une quarantaine dans Olivskaya. De toute façon, il est pratiquement trop tard: un tiers des habitants a filé avant même que les médecins n'arrivent à établir à quoi ils avaient affaire. Depuis qu'il paraît certain que la maladie ne se transmet que par contact sanguin direct et pas par voie aérienne ou par contact physique, l'utilité de cette mesure s'est d'ailleurs considérablement réduite, même si le décès de deux personnes des suites d'une fièvre hémorragique dans la commune de Neftekoumskaya, dans la province de Stavropol, continue à entretenir l'angoisse dans la région.

En attendant, la rumeur s'est répandue à Olivskaya qu'il existe deux moyens de se prémunir contre l'infection. Ce sont les médicaments traditionnels de la Russie: la vodka et l'ail mariné.