A 60 ans, Katie est atteinte d’une bronchopneumopathie chronique obstructive, une maladie inflammatoire des bronches qui l’expose encore plus aux complications potentielles du nouveau virus. Pour la protéger, son médecin lui a conseillé de se claquemurer. Traductrice indépendante, elle avait l’habitude de passer de longues heures à travailler paisiblement dans son studio. Hélas, les conséquences déjà lourdes de cette crise ont tari ses commandes. «Mes clients ont tout gelé», soupire-t-elle. Enfermée entre quatre murs, Katie apprend à apprivoiser un temps désormais suspendu.

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Quand elle a pris conscience qu’elle serait enfermée pour une durée indéterminée avec son fils de 5 ans tout en ayant l’obligation d’assurer son travail d’assistante de direction à distance, Elodie, mère célibataire, a frôlé la crise d’angoisse. «J’aime mon fils, mais la perspective de gérer des semaines ses demandes d’attention permanentes sans relais, tout en travaillant, m’a terrassée…» Martin voyait beaucoup sa mère, veuve de 82 ans installée à quelques rues, mais pour la protéger, il a cessé toute visite. Elle s’occupait très souvent de sa petite fille, et ce rituel du lien est désormais interdit, pour sa survie, jusqu’à nouvel ordre. Dès que Martin imagine sa mère seule devant sa petite télé, son estomac se retourne.

Entre ceux qui se retrouvent coincés à demeure avec une marmaille bruyante, ceux qui doivent affronter l’attente seuls dans une petite surface, ceux dont le quotidien à deux était déjà nourri de tensions qui risquent de devenir explosives avec le confinement… chacun est aujourd’hui appelé, face à la pandémie, à vivre une épreuve de résilience inédite.

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Une épreuve apocalyptique

«Je mesure que dans les hôpitaux se joue une terrifiante lutte entre la vie et la mort, mais pour tous ceux qui ne sont pas physiquement affectés par le virus, et n’ont pas à sortir pour assurer la continuité de la société, c’est déjà une crise existentielle, analyse Laurence Devillairs, philosophe et autrice d’Etre quelqu’un de bien (PUF). Car nous sommes appelés à mettre en pratique ce que l’on n’a cessé de proclamer dans les discours récents: qu’il fallait mettre un frein, moins consommer, vivre le moment présent, être attentif à ce qu’il y a autour de nous, etc. Et je me demande si l’on va savoir s’en montrer capables. Il nous faut affronter la solitude première, seuls face à nous-même. Certes, parfois dans des maisons surpeuplées, avec enfants, époux et travail à demeure, mais là encore, cette configuration permet de se poser les vraies questions: Qu’est-ce qu’une famille? Qu’est-ce qu’on y partage? Qu’est-ce que la promiscuité? Et l’intimité? Le confinement nous impose d’affronter la réalité de nos relations, à nous-même, aux autres, au monde.»

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Mais ce virus impose aussi d’affronter la mort, dans une société qui aime tant louer la jeunesse éternelle… «C’est une épidémie, pas un stage de yoga ou une retraite silencieuse, poursuit la philosophe. Et c’est donc aussi une épreuve de lucidité. On a tellement fait de la mort, de la maladie, de la vieillesse un tabou. Là, on découvre que cela fait partie de nos vies. Nous vivons quelque chose d’apocalyptique au sens étymologique du terme, qui signifie révélation. C’est une mise à nu. Une épreuve de la lucidité à tous les niveaux.»

Révélateur des individualismes

En couple avec un médecin urgentiste, Sabrina a vu la pandémie se profiler bien avant son entourage, étonnée devant l’insouciance de certains lorsque les messages de prévention conseillaient déjà la distance physique pour ne pas faire exploser les courbes de propagation. «J’ai peur pour lui, pas pour moi, quand je commence à lire que des jeunes médecins sont eux-mêmes en réanimation parce qu’ils ont été trop exposés au virus. Ça me semble d’ailleurs inévitable qu’il contracte ce virus. Pour me rassurer, j’ai une pensée super-rationnelle. Je me dis qu’il y a plein de facteurs de comorbidité qui jouent, qu’il n’a pas d’antécédents médicaux, ou qu’il a bien plus de chances statistiques de mourir en allant travailler à vélo.»

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Apprivoiser la peur pour ceux qu’on aime ou pour soi, domestiquer l’angoisse de l’isolement ou de la promiscuité… vertige de toutes ces épreuves qui s’imposent à chacun avec force, et de manières très inégales. Ainsi, quand Léonore, Parisienne, a vu nombre de familles fuir vers leurs résidences secondaires situées dans des villages peuplés de personnes âgées et disposant de peu d’infrastructures hospitalières, elle a légèrement déchanté sur le genre humain.

«En plus, ils postent des photos de leur jardin en fleurs sur Facebook alors qu’on s’entasse dans des petites surfaces en essayant de ne pas trop s’engueuler, et qu’on sort le moins possible pour contenir l’épidémie. Cette crise est déjà un sacré révélateur des individualismes. Les étudiants qui ont fui leurs 10 m2 pour être avec les parents, pourquoi pas, mais j’ai une copine qui, à peine lâché son duplex pour sa villa normande, a filé au supermarché avec toute la famille postillonner sur des caissières obligées de gagner leur vie. Mon épreuve de la résilience, c’est déjà de savoir comment continuer à aimer certains proches. Je suis en colère.»

S’évader mentalement

Une catastrophe s’est abattue, chacun s’adapte. Aux yeux de Katie, «c’est comme un jet-lag: il faut quelques jours pour que nos cerveaux se reconfigurent. Mais je vois déjà de belles initiatives, comme cette copine à Londres qui risque la mort si elle sort en raison de son asthme, et qui organise des grandes «pyjama parties» sur les réseaux sociaux avec ses amies de New York. Moi j’ai commencé des récits de grands voyageurs, pour m’évader mentalement. Là, je lis Estive, de Blaise Hofmann. Et, à chacun ses plaisirs, je me demande comment organiser mes funérailles, pour que mon fils de 30 ans n’ait pas cette charge.»

Thomas, qui vit dans 30 m2 avec compagne et ado, fait des pompes dès que la tension monte, et le stress redescend vite. Fabienne, divorcée, un fils déjà loin, prépare quant à elle «des albums photos. Ceux qu’on n’a jamais le temps de faire d’habitude. J’ai besoin d’activités reliées corps. Surtout pas de méditation. On médite pour s’extraire du brouhaha. Mais là, on n’a plus vraiment de brouhaha, non?» Maud, dont l’appartement donne sur une minuscule cour minérale, sans point de fuite, s’est mise à parler à ses deux voisines trentenaires, elles aussi recluses et seules chez elles, alors qu’elle avait mis le nez à la fenêtre pour applaudir les soignants. Elles ont ri toutes les trois en réalisant qu’il leur avait fallu un coronavirus pour échanger. Et décidé de prendre l’apéro ensemble, chaque soir à leur fenêtre, à bonne distance physique, tout en se promettant de veiller les unes sur les autres en cas de maladie. Oui, c’est une crise. Une crise, inédite, dont personne ne connaît l’issue. Mais beaucoup en sortiront très différents.