«Mes copines suisses se sont toutes mariées à l'arrivée du premier enfant, s'étonne Julie, graphiste à Paris. Je ne sais pas pourquoi elles font ça. Chez nous, je crois qu'on se marie encore dans les milieux issus de l'immigration. Ou alors chez les grands bourgeois et les cathos...»

Est-ce pour éviter d'avoir l'air trop «bourge» que Ségolène et François n'ont jamais passé devant monsieur le maire? En tout cas, l'actuelle candidate socialiste à la présidence française et son compagnon incarnent, avec leurs quatre enfants, un modèle français très exotique vu de Suisse: la famille traditionnelle, sans mariage.

Un taux de fécondité au sommet du hit-parade européen (1,94, 2e place après l'Irlande), mais aussi un pourcentage de naissances hors mariage qui a explosé ces trente dernières années, passant de 7% en 1970 à 48,4% aujourd'hui: cette combinaison française n'est pas unique, on la retrouve notamment en Suède. Mais elle contraste spectaculairement avec la réalité en Suisse, où le taux de fertilité reste parmi les plus bas d'Europe (1,42), tout comme la proportion d'enfants qui naissent de parents non mariés: 13,7% à peine. En matière de naissances hors mariage, la Suisse, loin derrière l'Espagne ou le Portugal, rejoint le peloton de queue européen, en compagnie de la Grèce et de l'Azerbaïdjan (voir carte ci-dessous).

Autrefois, l'expression «naissance hors mariage» sentait fort l'excès de bière et la jeune fille abandonnée. Aujourd'hui, si les grossesses adolescentes sont encore une réalité préoccupante au Royaume-Uni, «dans les pays qui nous entourent, la majorité de ces naissances sont désirées et surviennent dans des couples stables», note le démographe Philippe Wanner, qui a cosigné, sur le sujet, une étude comparée des différents pays d'Europe. Un indice parmi d'autres: actuellement en France, 90% des pères non mariés reconnaissent leur enfant juste avant ou juste après la naissance. Les observations convergent: la famille Cabochon continue à faire des plans d'épargne logement, mais le mariage est devenu pour elle une formalité superflue. «Je ne vois pas ce que ça nous apporterait, dit Julie. Peut-être cela nous faciliterait la vie si on voulait acheter un appartement? Mais l'idée de toute cette paperasse...»

Loin de la magie des fleurs d'oranger, le ton est donné: «Les couples français ne se marient plus parce qu'ils n'y voient plus d'intérêt, résume Jeanne Fagnani, directrice de recherche sur les politiques familiales au CNRS. Voyez tout ce qui a été fait ces dernières décennies pour créer l'égalité juridique des enfants nés dans ou hors mariage.» C'est bien vrai: la dernière réforme du Code Civil supprime carrément la distinction entre ceux qu'on appelait «légitimes» ou «naturels».

Mais ces arguments très concrets suffisent-ils à expliquer le fossé des comportements, et notamment entre couples français et suisses? «En réalité, l'égalité de statut entre enfants légitimes ou non est la règle en Europe, observe Philippe Wanner. Et lorsqu'on essaie de s'expliquer les différences de comportement entre pays, on est bien obligé d'admettre que le cadre législatif ne joue pas un rôle aussi important qu'on pouvait le croire. La cause de ces disparités reste assez mystérieuse.»

Ainsi, lorsque l'on dresse la liste des avantages concrets qu'un couple peut trouver à se marier de chaque côté de la frontière franco-suisse, on est tout étonné de relever si peu de différences, et encore, pas toujours dans le sens d'une France plus progressiste (lire encadré). «C'est le paradoxe helvétique, résume Philippe Wanner: les Suisses restent très attachés à l'institution du mariage comme ciment du couple. Au point qu'ils ont tendance à surestimer son effet protecteur et à ignorer les changements législatifs qui ont eu lieu.»

En France en revanche, il semble que le changement des mentalités soit venu d'abord, et que la loi ait suivi. Avec, il est vrai, une promptitude remarquable. Au pays de Ségolène, tout se passe comme si la valeur principale et immuable était de faire suffisamment d'enfants. Déjà dans les années 1970, Giscard avait compris qu'il fallait pour cela cesser de miser sur les mères au foyer et faciliter la vie de celles qui travaillent. L'étape suivante, en voie d'achèvement, a été d'adapter la législation à la nouvelle réalité du «démariage», selon l'expression de la sociologue Irène Théry.

«Le cadre légal est-il la cause ou la conséquence des changements de mentalités?» s'interroge Stéphane Cotter, chef de la section démographie et migrations à l'Office fédéral de la statistique. Face au fossé des comportements entre la France et la Suisse, la poule et d'œuf continuent de nous narguer.