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Avital Ronell et Nimrod Reitman.
© European Graduate School; Redux

États-Unis

Quand une féministe est accusée de harcèlement

Des féministes du monde entier qui défendent l’une des leurs, reconnue coupable de harcèlement sexuel: l’affaire opposant la philosophe américaine Avital Ronell à un de ses ex-étudiants remet en question les fondements du mouvement #MeToo

L’affaire vient d’être révélée par le New York Times: Avital Ronell, rock star de la philosophie occidentale, professeure de littérature comparée à la prestigieuse New York University, et qui intervient aussi à l’European Graduate School, en Valais, vient d’être suspendue pour un an après avoir été reconnue coupable de harcèlement sexuel envers un ancien élève de 32 ans son cadet.

Lire: What happens to #MeToo when a feminist is the accused?

Les conclusions de 11 mois d’investigations sont sans appel, rapporte le quotidien. Le comportement de l’enseignante réputée a été jugé «suffisamment envahissant» pour altérer l’environnement d’étude du jeune homme, Nimrod Reitman, aujourd’hui enseignant chercheur invité à Harvard. Le harcèlement a duré trois ans, de 2012 à 2015. Le rapport final révèle les surnoms familiers qu’elle lui donnait dans leurs échanges par e-mail: «mon adoré», «sweet cuddly Baby» (mon doux bébé câlin), «cocker spaniel» (mon épagneul). Et expose un harcèlement sous toutes ses formes, jusqu’au chantage sexuel.

Consternation

Avital Ronell a fait part de son «incompréhension» au New York Times, déclarant que leurs «échanges se déroulaient entre deux adultes, un homme gay et une femme queer, qui partagent un héritage israélien, ainsi qu’un penchant pour un style épistolaire fleuri» découlant, dit-elle, de sensibilités communes.

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Sauf qu’une immédiate levée de boucliers s’est opérée au secours de la philosophe acculée. Une cinquantaine de collègues universitaires prestigieux du monde entier, dont des féministes notoires comme la prêtresse de la théorie du genre Judith Butler, ont tout de suite fait bloc derrière leur consœur en signant une lettre commune de soutien adressée au président de NYU.

Eloge de sa personnalité et de la qualité de son travail universitaire, rappel de l’importance de ses contributions à la philosophie et au féminisme, et des petites phrases qui interrogent, comme: «Bien que nous n’ayons pas accès au dossier confidentiel», ou «Certains d’entre nous connaissent la personne qui a mené cette campagne maligne contre elle», ou encore «Ces allégations […] appuient plutôt notre idée selon laquelle l’intention malveillante a animé et soutenu ce cauchemar judiciaire»: autrement dit, les signataires, qui connaissent bien Avital Ronell, n’imaginent pas qu’elle ait pu commettre des actes de harcèlement. Cela ne vous rappelle rien?

«Des voix critiques comparent cette lettre à la défense d’hommes puissants accusés dans le mouvement #MeToo», écrit le New York Times. Qui note que les questions posées par les soutiens d’Avital Ronell, comme – «Mais pourquoi son accusateur a-t-il attendu deux ans pour réagir?» – ressemblent fort à celles posées par les avocats d’autres personnalités mises en cause. C’est donc parole contre parole…

Vérité non genrée

Ce qui pose problème au camp féministe, fort embarrassé, c’est que le rapport de l’université s’appuie sur le Titre IX pour suspendre la philosophe, une procédure créée à l’origine pour permettre aux femmes de se prémunir d’agressions sexuelles perpétrées par un homme, rappelle le pure player Quartz.

Comme dans d’autres affaires de harcèlement sexuel, Nimrod Reitman est soupçonné de mentir et de vouloir se venger. La violence de la réaction contre sa plainte démontre une nouvelle fois pourquoi les victimes restent le plus souvent silencieuses. La parole masculine se libère encore plus difficilement que celle des femmes, à cause d’une virilité imposée par la société, qui admet toujours difficilement qu’une femme puisse être le prédateur.

Pour Eléonore Lépinard, professeure associée en études de genre à l’Université de Lausanne, «nous sommes face à deux affaires en une: ce cas de harcèlement et cette lettre envoyée aux autorités demandant que, au nom des accomplissements universitaires, un traitement spécial soit réservé à cette professeure.» Et les deux interrogent le féminisme. La sociologue regrette «l’aveuglement décevant dû à l’entre-soi du monde académique» révélé par une lettre «politiquement mal avisée».

Il serait irresponsable de communiquer aux victimes le message qu’il est inutile de libérer leur parole. «Aucun argument d’impunité n’est valable. Cette affaire se révèle être aujourd’hui un produit des transformations sociales à l’œuvre, notamment dans le monde académique où de plus en plus de femmes se retrouvent en position de supériorité hiérarchique.»

Un nouveau signe que le harcèlement n’est pas une question de genre, qui réduirait les hommes au rôle de prédateurs sexuels, mais bien une affaire de pouvoir.


Pour en savoir plus: Dossier sur l’affaire Weinstein

Justification d'un des signataires de la lettre de soutien: Lettre de Slavoj Zizek

Dossier
Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

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