«Je suis allée acheter comme chaque année les produits pour le repas de ramadan. Pour certains d'entre eux, le magasin était déjà en rupture de stock. Ensuite je suis passée à la FNAC et j'ai entendu des mômes de 10-12 ans raconter que la moitié de leur classe faisait ramadan. Je n'ai jamais vu ça en Suisse! Tout le monde se met à jeûner, y compris des gens qui ne le faisaient pas dans leur pays d'origine et devaient se cacher!» Les observations de Feryel Hanich, une journaliste algérienne établie depuis l'enfance à Lausanne, semblent correspondre à une tendance réelle: en ce mois de ramadan commencé le 6 novembre, les musulmans de Suisse qui décident d'observer le jeûne recommandé par la tradition sont en augmentation. Hafid Ouardiri, porte-parole de la mosquée du Grand-Saconnex à Genève, confirme: la «table de ramadan» de la mosquée, sorte de «resto du cœur» ouvert à tous pour le repas de rupture du jeûne, attirait, en l'an 2000, 150 à 160 personnes par soir. Cette année, elles sont 250 à 300, estime-t-il. «Et de plus en plus jeunes.»

La donne démographique explique en partie cette augmentation, le nombre des musulmans en Suisse ayant doublé durant la dernière décennie. Mais les chiffres de l'immigration ne suffisent pas à expliquer une telle flambée. Faut-il y voir un soudain embrasement religieux? Pas forcément: parmi les motivations qui poussent à jeûner, il n'y a pas que la foi toute nue. Il y a aussi la fête qui éclate dès le coucher du soleil, «les amis retrouvés», «les montagnes de pâtisseries» et «les programmes spéciaux à la télé» décrits (ci-contre) par Yassin, jeune Cairote fraîchement débarqué à Genève. Et puis, il y a, loin de là d'où l'on vient, le désir de recréer cette atmosphère. Il y a un sentiment d'appartenance, au moins aussi culturel que religieux. Et ce sentiment est d'autant plus fort en Suisse depuis les «événements», observe Hafid Ouardiri.

Du coup, le profil des nouveaux jeûneurs est parfois surprenant: «J'observe cette tendance surtout chez des musulmans laïques, volontiers de gauche, note Alain Bittar, de la librairie arabe L'Olivier à Genève. Ils sont là depuis longtemps, ils ont un pied dans les deux sociétés et ne sont pas plus pratiquants que la moyenne des Suisses. Et tout à coup, il y a une telle crispation autour de l'islam et du monde arabe qu'elle suscite chez eux un retour aux racines. Leurs enfants, qui n'en avaient rien à faire jusqu'ici, s'aperçoivent soudain qu'ils sont musulmans. Et pour la première fois, ils se demandent ce que ça veut dire.» Parcours classique de l'étranger, d'où qu'il vienne, qui se découvre différent «dans le regard de l'autre».

Ce réflexe d'appartenance, Nadia, une Yéménite établie à Berne, en fournit une belle illustration quand elle raconte qu'elle a commencé à jeûner le jour où elle a quitté les pays arabes. Et que dire du sentiment de solidarité culturelle de Malek El-Khoury, patron de l'épicerie Lyzamir à Genève, qui fait ramadan «comme je l'ai toujours fait à Beyrouth» et considère comme un détail sans importance le fait…. de ne pas être musulman? Il semble qu'au Liban, d'autres chrétiens, comme lui, affirment «la non-différence entre communautés» en adoptant ce rituel si «sympa» (lire ci-dessous).

Sympa? Quand il sait que le jeûne impose au fidèle, du lever au coucher du soleil, non seulement la privation de nourriture, mais aussi d'eau et de fumée, le béotien peine à y croire. Tout comme il conçoit mal que cette épreuve drastique soit considérée comme un «minumum» par une frange importante de musulmans qui n'ont aucune autre pratique durant le reste de l'année: «Moins que ça, je ne peux pas faire!» rigole Yassin.

«C'est dur surtout en été, quand on a soif», admettent les quelques jeûneurs qui nous ont raconté leur ramadan. Mais ils disent aussi la magie de la fête, les liens qui se renforcent, l'intensité du goût des dattes après l'épreuve. On imagine qu'ils doivent éprouver un plaisir semblable à celui de l'alpiniste qui atteint le sommet. En nettement plus collectif.