Cette fois-ci sera-t-elle la bonne? Après maintes velléités de musées, espaces multimédias ou parcs d'attraction, la mémoire de Charlie Chaplin s'incarnera-t-elle enfin sur la Riviera vaudoise dans un lieu ouvert au grand public? Un demi-siècle après l'installation de Chaplin au Manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, et un quart de siècle après son décès, il est permis d'espérer. Présenté hier par ses promoteurs romands et québécois, L'Espace musée Charlie Chaplin semble avoir des bases saines. A commencer par l'assentiment général des enfants du cinéaste, concorde familiale qui avait fait défaut dans les précédents projets.

L'idée coule de source: transformer le Manoir de Ban en musée Chaplin. Plus que la demeure elle-même, bâtie en 1830, c'est l'entier de la propriété de 13 hectares qui serait mis à disposition des visiteurs. Dès le printemps 2005, le public suivrait un parcours culturel de deux heures dans ce lieu unique, belvédère lémanique en pente douce, parc somptueux jalonné d'essences rares. Le manoir lui-même permettrait la découverte de l'intimité familiale de Chaplin, ainsi que, dans les caves voûtées, d'une évocation de sa jeunesse à Londres et de ses premières années américaines.

Davantage: les dépendances accueilleraient des salles d'exposition dédiées à son œuvre, au cinéma muet, à Hollywood. Des spectacles multimédias évoqueraient son art, sa vie, sa postérité. Plus loin dans le parc, une salle de cinéma de 200 places, ouverte toute l'année au public, proposerait la projection des propres films de Chaplin ainsi que ceux de la relève, voire d'«œuvres de répertoire», c'est-à-dire les courts et longs métrages qui ne passent pas par les circuits commerciaux habituels. Ces espaces, épaulés par un chapiteau, présenteraient des festivals de cinéma et de pantomime. Ils abriteraient des espaces de formation pour les jeunes créateurs. Une échoppe destinée à la vente de produits dérivés (La boutique de Charlot) et un restaurant (La brasserie du Klondike) compléteraient l'offre de L'Espace-Musée Charlie Chaplin. Celui-ci attirerait de 200 à 250 000 visiteurs par année, une fréquentation voisine de celles du Château de Chillon ou du Musée olympique à Lausanne.

Le projet nécessite 25 millions de francs. Victoria, Michael et Eugène Chaplin, propriétaires et habitants des lieux depuis le décès de leur mère voilà dix ans, acceptent de vendre le domaine pour 8,5 millions à la Fondation du musée, créée l'année dernière. C'est un bon prix, tant la maison, achetée 400 000 francs en 1952, en vaut largement plus aujourd'hui. Aidés de leur frère Christopher, les trois héritiers acceptent même de verser 2,5 millions à la fondation, ce qui abaisse à 6 millions le prix d'acquisition de la propriété. Les deux autres tiers de l'investissement seront dédiés aux travaux d'aménagement, de scénographie ou de production multimédia. Ici, les promoteurs ont besoin de l'appui d'une série de partenaires financiers. Certains, surtout hors de Suisse, comme au Canada (Caisse des dépôts) ou aux Etats-Unis (Michael Jackson, fan absolu de Chaplin), ont déjà marqué leur intérêt.

La commune de Corsier a accepté jeudi soir de cautionner la réalisation du musée à hauteur de 7 millions de francs. L'obole des neuf autres communes du district de Vevey sera sollicitée en 2003. L'Office fédéral de la culture soutient l'idée tout en indiquant que le niveau de ses caisses est à l'étiage. D'autres acteurs culturels signalent qu'Expo.02 a saigné leurs réserves.

Le musée permettrait la création directe de quarante postes de travail à Corsier. De plus, une centaine de personnes spécialisées dans le multimédia ou les arts de la scène participeraient au projet pendant les 14 à 18 mois de sa conception et réalisation.

Les héritiers de l'acteur-réalisateur britannique, ainsi que les sociétés qui gèrent ses droits et sa «marque» sont bien sûr parties prenantes de l'Espace-Musée. La direction du projet est assurée par un tandem helvético-canadien. L'entrepreneur-architecte Philippe Meylan, qui a entre autre réalisé le Golf de Maison Blanche à Echenevex, assure la conception et l'aménagement du site. Le Québécois Yves Durand a pour sa part la charge de la scénographie de l'espace. Responsable de la société Expérience Internationale, spécialisée dans les projets multimédias et muséographiques, Yves Durand compte parmi ses réalisations récentes le Visionarium d'Europarc, le plus grand musée des sciences au Portugal, ou l'Arquéoforum de Liège et, non loin, le Musée d'Histoire du Monastère de Malmedy. Il a aussi pensé le musée de l'immigration «Dreams of Freedom» dans le Vieux Boston, et le spectacle en trois dimensions Québec Expérience.

Le site Internet http://www.chaplinmuseum. com a été ouvert hier.

Il sollicite les avis et idées des admirateurs du petit vagabond, où qu'ils se trouvent sur la planète. Autant de contributions qui, pour les plus convaincantes d'entre elles, apporteront leur pierre à la nouvelle vie du Manoir de Ban.