Nom de code: «Bambou 1999». But de l'opération? Inonder la Chine de deux millions de livres bibliques en contrebande pour propager la foi chrétienne dans le dernier mastodonte athée. La cible? Les millions de chrétiens clandestins qui refusent d'intégrer l'Eglise officielle et de se soumettre au contrôle du Parti communiste chinois. L'équivalent de 800 palettes chargées sur des camions a été déversé tout au long de l'année dernière à travers le pays par un vaste réseau de l'ombre «parfaitement organisé», selon ses organisateurs. Une opération secrète sans précédent. Achevée au mois de décembre, la distribution a été un succès.

Derrière cette opération, on trouve une mission protestante au nom évocateur de Porte Ouverte. «Depuis la chute de l'Union soviétique, la Chine est devenue notre terrain prioritaire, explique Pierre Tschanz, directeur du bureau suisse de l'organisation, à Prilly, dans le canton de Vaud. Il y a une ouverture extraordinaire là-bas pour notre religion. Il faut aider les chrétiens persécutés.» Porte Ouverte a été créée en 1955 par un Hollandais, «original et visionnaire», qui commença par franchir le rideau de fer polonais en VW Coccinelle avant d'envoyer des camping-cars à double fond bourrés de bibles dans toute l'Europe de l'Est.

La mission s'intéresse à la Chine depuis la mort de Mao Zedong, en 1976. «Bambou 1999» est son projet le plus ambitieux: un million de bibles (ou 30 kilomètres de livres) et un autre million de bibles pour enfants, bibles d'études, des cantiques ou encore des cassettes audio ont été acheminés pour un coût de plus de 7 millions de francs. Par quelle filière? «Vous pensez bien que nous ne les avons pas transportées dans des sacs à dos, plaisante Pierre Tschanz. Pour des raisons de sécurité évidentes nous devons rester discrets. On peut dire que la liberté de commerce profite à tout le monde.»

La plate-forme du trafic est Hong Kong. De l'île, la marchandise gagne le continent par voie maritime ou terrestre. «Il y a plusieurs centaines de points de distribution dans toute la Chine. Le réseau est organisé de façon que chaque cellule soit strictement indépendante des autres. Le plus important est la sécurité de nos correspondants chinois», explique le missionnaire. Les risques sont nuls pour les Occidentaux qui se font prendre, mais bien réels pour leurs coreligionnaires sur place. Arrêtés par la Sécurité publique, ils risquent l'interrogatoire et des mauvais traitements qui ont abouti «dans quelques cas à la mort».

Porte Ouverte est d'autant plus prudente qu'une première action d'éclat avait failli très mal tourner. C'était l'opération «Perle», en juin 1981. En une nuit une cargaison de 323 tonnes de bibles (un million d'exemplaires), transportée sur une barge, avait été larguée par cartons de 40 livres sur une plage du sud-est de la Chine. On attendait 5000 personnes pour accueillir la livraison du matériel. Mais ce sont plus de 20 000 fidèles qui se rassemblèrent, éveillant du coup l'attention des forces de l'ordre. Leur intervention permit la confiscation de 5% des livres. Trois personnes furent arrêtées et condamnées à des peines allant jusqu'à cinq ans de prison. Ce coup de force valut de nombreuses critiques à la mission-commando, à commencer par celles des Eglises occidentales.

Pas plus qu'en 1981, le Conseil œcuménique des Eglises (COE), à Genève, ne voit en effet d'un bon œil aujourd'hui les activités de Porte Ouverte. «L'action clandestine nuit au développement de l'Eglise officielle de Chine, explique un spécialiste de l'Asie du COE, Hubert van Beek. Cette ingérence étrangère donne du christianisme l'image d'une religion importée. C'est offrir un prétexte au gouvernement pour durcir le ton.» Hubert van Beek précise encore que 20 millions de bibles ont été imprimées depuis dix ans à Pékin à très bas prix. Urs Jorg, de la Société biblique universelle à Bienne, ajoute que les Presses de l'amitié à Nankin impriment de leur côté deux millions de bibles par an. De quoi satisfaire les millions de protestants chinois, officiellement déclarés ou non.

Pierre Tschanz balaie cet argument: «Pour obtenir ces bibles, il faut décliner son identité. On est dès lors fiché par le pouvoir avec tout ce que cela implique. Beaucoup de gens ont peur pour leur avenir.» Le problème est que ces bibles «officielles» ne sont disponibles que dans les paroisses et les communautés reconnues, admet Urs Jorg: «Elles ne sont pas en vente en librairie. En ce sens, le travail de Porte Ouverte peut se justifier.»

Mais le débat est plus profond, et la foi rejoint le politique: «Les chrétiens clandestins accusent l'Eglise officielle de compromission avec un pouvoir athée. C'est aussi une question d'évaluation de la révolution communiste, rappelle Hubert van Beek. Porte Ouverte agit toujours dans une logique de guerre froide complètement dépassée. C'est de l'anticommunisme.» Là encore Pierre Tschanz nie toute implication politique ou tout lien avec la CIA, comme on l'a parfois soupçonné. Il doit toutefois reconnaître que l'aide principale à «Bambou 1999» vient des Etats-Unis. Les Pays-Bas, patrie du fondateur de la mission, viennent en deuxième position et la Suisse en quatrième, derrière l'Angleterre.

Depuis 1976, ces contrebandiers de bibles ont fait pénétrer près de 6 millions d'ouvrages au nez et à la barbe des douaniers chinois, réputés moins vigilants que leurs ancêtres soviétiques. A la fin des années 90, six cents Occidentaux assuraient annuellement ce service de courrier, emmenant à chaque déplacement en terre communiste quelques kilos de livres saints (parfois jusqu'à 60) dans leurs bagages.

Parmi eux, une dizaine de Suisses. «Je suis un chrétien engagé, mais je n'ai pas le profil d'un passeur de bibles», confie l'un d'eux sous le couvert de l'anonymat. Durant plus de dix ans, il a voyagé en Chine pour raisons professionnelles, cinq ou six fois par an. «C'est par essence un engagement personnel, je n'en parle pas autour de moi. J'ai des contacts en Chine, mais il faut faire attention à ne pas répéter un modèle si l'on ne veut pas se faire prendre.» En 1998, Porte Ouverte Suisse a récolté dans les églises réformées deux millions de francs pour financer ses actions en Chine.