«C’était une belle mort. Une de ces morts qui donnent confiance en la vie.»

Alain Rebetez parle avec chaleur du suicide de son père, homme «imparfait» et attachant, grand fêtard devant l’Eternel, avec lequel il a trouvé, sur le tard, la voie d’une relation pacifiée. «Il avait brûlé la chandelle par les deux bouts et clamait en mots crus sa volonté de ne pas s’accrocher à la vie. Au cap de la septantaine, sa santé a commencé à décliner: il a voulu la garantie de pouvoir tirer la prise quand il le déciderait.»

Cette garantie, il ne l’a pas trouvée tout de suite: malgré le diabète, les problèmes de circulation, les épisodes d’absence mentale, Exit n’a pas «voulu de lui» dans un premier temps: lorsqu’on est, comme l’était cet ex-horloger neuchâtelois, atteint de toutes sortes de maux non mortels, le diagnostic (polymorbidité) du médecin traitant est déterminant: celui de «Dédé» n’était pas chaud pour recommander son patient aux accompagnants de la dernière heure.

Alain et ses trois frères et sœurs, en revanche, ont eu la chance de vivre cette période en harmonie de sensibilités. «Il parlait tout le temps de sa mort, c’était devenu une obsession.» Et quand, à l’occasion d’une crise de hoquet, Dédé décida de «se laisser crever» de faim dans son lit, c’est la fratrie, à l’unisson, qui a pressé le médecin de favoriser son accès à la potion létale.

La seconde demande à Exit a été la bonne. «Du jour où mon père a eu le feu vert, son angoisse s’est évaporée.» C’est ce qui fait du fils un ardent partisan du suicide assisté: ce n’est pas la peur de la mort qui a assombri les dernières années de vie de son père, dit-il, c’est «l’idée insupportable que la décision ne lui appartienne pas». Evidemment, il aurait pu se jeter sous un train. «Mais Exit lui a permis une mort en douceur, c’est quand même mieux pour tous.»

Bien sûr, pour le fils appelé en soutien dans les démarches, se pose la délicate question de savoir jusqu’où être actif: «J’ai trouvé pour mon père l’adresse d’Exit, mais les lettres qu’il a écrites à l’association, je ne les ai pas lues. Je voulais le soutenir, pas l’encourager: entre les deux, c’est vrai, la porte est étroite.»

Autour du lit, ce mercredi-là, ils étaient quinze: le père avait proposé le rendez-vous à son entourage, familial, amoureux, amical, le plus proche. «Pour les petits-enfants, on avait fixé une règle: pas de mineurs. Mais les trois adultes sont venus. Franchement, je crois que personne ne s’est senti obligé d’être là.» Parmi les «invités», trois absents: une belle-fille et deux amis proches. «C’était leur choix, chacun dit adieu à sa manière.»

C’était le matin, il y avait du café, des croissants, du champagne. «On n’a pas trop touché aux croissants.» Alain a trouvé les accompagnants d’Exit «parfaits, à la fois présents et discrets». A un moment, l’un d’eux a dit: «Est-ce qu’on y va?» Le père a répondu: «Avec plaisir!» On lui a expliqué le protocole, il a bu la potion assis sur le bord du lit, amis et parents ont défilé un à un pour les adieux. «Je me souviens de son regard: un beau regard plein d’encouragement.»

Les trois semaines qui ont précédé sa mort, Dédé a fait la fête: «La rumeur s’est répandue parmi ses amis, ils ont commencé à défiler, soir après soir ils ont bu et mangé. Et, à voir mon père heureux comme un pinson en bout de table, je me suis demandé: est-ce qu’il pourrait revenir sur sa décision? Mais non. Elle était solide, il n’en a jamais dévié.» Il avait aussi décidé qu’il n’y aurait pas de cérémonie funèbre, mais là, ses enfants l’ont gentiment remballé: «On lui a dit: tu ne vas pas régenter le monde après ta mort. La cérémonie, c’est notre affaire.»

S’il était Vaudois, Alain Rebetez voterait pour l’initiative d’Exit. Parce que «la priorité absolue, c’est que la décision de mourir puisse appartenir à la personne, avec le moins d’intermédiaires possible». Même si cette liberté implique d’autres gens. Non que les risques de dérive n’existent pas: «Nous apprendrons à les gérer.»