«C'est la découverte d'une vie. Il est remarquable qu'une pierre datée du VIe siècle ait été mise au jour au château de Tintagel avec comme inscription le nom «Arthnou». Tintagel est depuis longtemps associé au mythique roi Arthur. A l'évidence, on peut avoir la tentation de lier le «Arthnou» de cette pierre à la figure historique ou légendaire d'Arthur. Mais il n'existe aucune preuve pour effectuer ce lien. La découverte prouve toutefois pour la première fois que le nom existait à l'époque et que la pierre appartenait à une personne de haut rang», notait hier à Londres le Dr Geoffrey Wainwright, archéologue en chef à English Heritage, l'organisation patrimoniale du Royaume-Uni. Enthousiaste mais prudent, l'archéologue. On le serait à moins, tant la nouvelle frappe l'imagination.

En voici la substance. Avec l'aide de l'Université de Glasgow, English Heritage a récemment mené une campagne de fouilles sur le site du château de Tintagel, fiché sur une presqu'île des Cornouailles, au sud-ouest de la Grande-Bretagne. Dans les derniers jours de fouilles, les archéologues sont tombés sur une ardoise cassée, qui mesure 35 cm sur 20 cm. La pierre avait été brisée pour servir de plaque à un égout, lequel sortait d'un bâtiment construit au VIe ou VIIe siècle de notre ère. L'ardoise porte l'inscription suivante, rédigée en latin: «PATER COLIAVIFICIT ARTOGNOU». Selon le professeur Charles Thomas, le principal expert de Tintagel et des inscriptions de la période, la phrase pourrait être traduite ainsi: «Artognou, père d'un descendant de Coll, a fait bâtir ceci». Il s'avère, toujours selon les experts de English Heritage, que «Artognou», qui signifie «connu pour être un ours», est une forme primitive de «Arthnou». Ce dernier nom comporte l'élément «Arth», relativement commun dans le haut moyen âge britannique.

Le personnage de Arthur est cité pour la première fois au début du IXe siècle dans le Historia Britonum de Nennius. En une quarantaine de lignes, l'historien décrit la haute figure d'un Britannique qui occupait une place éminente dans la société, à l'époque qui suivit le départ des Romains de l'île, en 410 après Jésus-Christ. Selon lui, Arthur aurait remporté une douzaine de batailles contre les envahisseurs saxons. Nennius se basait sur des sources manuscrites du VIe siècle, donc contemporaines du chef militaire. Mais le lien de celui-ci avec Tintagel, et son élévation au statut de héros romantique, n'a été fait que trois siècles plus tard, dans l'Histoire des Rois de Grande-Bretagne de l'auteur gallois Goeffrey de Monmouth. Plus tard, l'écrivain normand Wace a développé les contes arthuriens et introduit les chevaliers de la Table ronde. Une tradition littéraire, enrichie de Lancelot du Lac ou de Merlin l'Enchanteur, était née. Relayée par Chrétien de Troyes et d'autres écrivains, poètes ou dramaturges, elle a rapidement pris une dimension européenne, puis universelle.

Si la réalité d'un chef de clan celte nommé Arthur, qui a mené bataille autour du VIe siècle de notre ère, est probable, jamais son existence n'a été formellement prouvée. La découverte de English Heritage, une fois encore, conforte cette probabilité, mais n'établit pas de preuve absolue. Les archéologues britanniques disposent toutefois d'une bonne pièce à conviction, ainsi que de précieux renseignements sur Tintagel. Jusque dans un passé récent, les historiens estimaient que Tintagel avait été un monastère celtique avant d'être un château fort, lui construit au XIIIe siècle. Au vu des récentes découvertes, il s'avère que le site était séculaire, voire même royal. Si l'inscription de l'ardoise doit absolument fournir une preuve, c'est bien celle de l'alphabétisation des habitants de Tintagel, qui ont continué à lire et à écrire en latin bien après le départ des Romains. Le reste, comme le disait Chrétien de Troyes, est une «moult belle conjointure».