Affaires intérieures

Une polémique de civilisation, sans conclusion et sans fin

Le droit d’exprimer librement son opinion, notamment dans la presse, existe par principe. Mais son usage est sujet à une discussion qui se poursuit sans pouvoir se conclure

Le prophète Mahomet, Jésus, le Bouddha ne sont pas des individus dont les droits auraient à être respectés. Peu importe leur existence historique dans un lointain passé, ils se situent au-delà du bien et du mal dont se préoccupent les mortels législateurs. C’est pourquoi le Conseil des droits de l’homme a une nouvelle fois repoussé la tentative des Etats islamiques d’introduire une pénalisation du blasphème. Le Conseil protège ainsi la liberté des vivants de dire ce qu’ils pensent des œuvres des morts et archi-morts, fussent-ils des guides religieux. Ainsi, les vivants ont le droit d’exprimer des vues sur Mahomet. C’est un principe. Ils ont aussi le droit de publier des hypothèses sur le mariage de Jésus, ce que j’ai fait la semaine dernière, m’attirant nombre de réactions indignées de lecteurs «habitués à mieux de ma part».

Si la liberté d’opinion et la liberté d’expression sont posées comme des droits, reste la question de leur usage, toujours sujette à controverse: jusqu’où aller?

François Brutsch, qui partage mon goût pour cette discussion, a mis sur l’un de ses blogs des réactions au film américain sur Mahomet et aux caricatures de Charlie Hebdo.

Une éditorialiste anglaise, Deborah Orr, écrit dans The Guardian que le droit d’offenser n’est pas inaliénable. «Qui croit qu’on s’est trompé quand on a cessé d’afficher sur les pubs «pas d’Irlandais, pas de Noirs, pas de chiens»?» Si les homosexuels ont dû attendre 2001 pour avoir les mêmes droits que les hétérosexuels, n’est-ce pas que la liberté de les calomnier était totale? poursuit-elle, avant d’avancer cette forte sentence: «La liberté d’expression ne donne pas le droit de se tromper, de dire des choses fausses, biaisées, ou de se laisser aller à ses obsessions de haine favorites.»

Si, justement, elle donne ce droit, lui répond un professeur de Manchester, Norman Geras. Et ce n’est pas parce qu’une société a été raciste et homophobe qu’elle aurait l’obligation légale de ne pas être islamophobe. L’idée, dit-il, que l’Occident n’a pas qualité pour critiquer des pratiques anti-démocratiques ou sinistres vu ses manquements passés n’est pas tenable. Restons-en donc au fait que les gens ont le droit d’exprimer des opinions qui peuvent en offenser d’autres, mais que les offenser inutilement est un comportement déconseillé car mal élevé.

J’ai une préférence personnelle pour l’usage qualitatif d’un droit, mais je conviens que c’est une préférence subjective, moyennement utile à pousser le débat.

John le Carré accuse Salman Rushdie d’avoir une fois de plus, dans son dernier livre, attaqué son meilleur ennemi, et de venir ensuite se plaindre des réactions qu’il a provoquées. Rushdie rétorque qu’à suivre ce raisonnement, des intellectuels comme Garcia Lorca ou Osip Mandelstam n’auraient jamais dû s’en prendre à Franco ou à Staline, tant leurs réactions étaient prévisibles. «J’insiste, dit l’écrivain, sur la liberté d’expression, même s’agissant des religions.»

John Kampfner, l’ancien éditeur du New Statesman, n’est pas convaincu: «L’incitation est une exhortation directe à la violence. Ce n’est pas dire quelque chose qui pourrait mener à la violence des gens qui se sentent offensés.»

La polémique peut continuer. Les conclusions sont toujours provisoires. La fin est sans lieu ni date.

Si la liberté d’opinion et la liberté d’expression sont posées comme des droits, reste la question de leur usage

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