Il y a des membres d’Exit, «très au clair dans leur tête» et avec qui les choses se passent bien, admet Marc (prénom d’emprunt). Mais avec son père, tout s’est mal passé. «Vers la fin, il me disait: «Tu crois que si je ne bois pas la potion, ils me mettront une amende?» Ou bien: «Tu penses que je dois prendre mon passeport?» Violent.

Le père de Marc était pourtant un brillant universitaire, membre d’Exit depuis de nombreuses années et acteur d’un dialogue nourri avec ses médecins. Mais, le moment venu, «il a eu peur», constate le fils. Et probablement, la morphine et les antidépresseurs aidant, il n’avait plus toute sa lucidité en permanence.

Avec Exit aussi, tout est allé de travers. L’accompagnant qui est venu pour le premier contact était un médecin à la retraite, probablement un débutant paniqué: «J’ai rarement vu un tel manque de psychologie et d’humanité.»

Dans le jardin de l’EMS où la famille s’est réunie autour du père pour ce rendez-vous, l’envoyé «a commencé par nous expliquer qu’il ne pouvait pas se libérer avant trois semaines parce qu’il devait se faire opérer d’un tennis-elbow…» Tout le monde a sorti son agenda pour trouver une date – le 6 mai –, les enfants, qui jouaient jusque-là au jardin, ont demandé ce qu’on fêtait ce jour-là et il a fallu calmer leur indignation quand ils ont su. «C’était surréaliste.»

Puis a commencé une «attente insupportable qui a fait monter le niveau d’angoisse». Les belles-filles interpellées, «Alors, tu viens le 6 mai?», n’ont pas toutes supporté les rudes appels du malade, et dans la fratrie sont remontés de mauvais souvenirs de comportement suicidaire du père. «Un de mes frères était furieux, il ne voulait pas venir au rendez-vous, il disait: j’ai déjà donné. Mais il n’osait pas le lui dire.»

Idéalement, se dit Marc avec le recul, il aurait fallu trouver le moyen de s’opposer à «cette prise d’otage familiale», de mettre fin à cette situation «fondamentalement perverse». Mais comment dire non à un homme en fin de vie, rongé (entre autres) par le cancer et les séquelles d’une fracture de la colonne vertébrale? «Celui qui souffrait le plus, c’était lui!»

A dix jours de la date fatidique, le médecin traitant, de retour de vacances, constate «l’étendue du désastre». Il fait alors usage, suppose Marc, de «sa marge de manœuvre» en ajustant la dose de morphine. En tout cas, le malade s’endort pour toujours et tout le monde est infiniment soulagé: «Il est parti beaucoup plus sereinement que s’il avait dû faire le geste de boire le poison. Pour lui, ça aurait été aussi violent que de se tirer une balle.»

Marc, qui est Vaudois, votera pour le contre-projet: «Le suicide assisté est une option pour un certain nombre de personnes et, souvent, l’EMS l’endroit le plus naturel pour mourir.» Son père aurait dû être rapatrié chez lui pour le dernier rendez-vous, à cause de l’opposition du personnel soignant de son établissement.

Mais Marc est opposé à l’initiative, qui laisse carte blanche aux associations d’aide au suicide: «Il faudrait parler davantage des dysfonctionnements d’Exit. Comment peuvent-ils envoyer sur le terrain des gens qui ne sont à l’évidence pas prêts? Et, lorsqu’ils parlent de la capacité d’exercer son libre arbitre, qu’entendent-ils par là? Mon père était diagnostiqué dépressif, et sous antidépresseurs, depuis dix ans!»

A plus long terme, Marc voit se dessiner une société où le suicide assisté constituera une réponse au vieillissement de la population: «Les coûts pour maintenir les gens en vie sont exorbitants. Il faudrait que le recours au suicide reste un libre choix, mais ce ne sera pas facile. Le risque d’une pression morale est considérable.»

Silence. Vertige. «La question suivante, c’est: sommes-nous sûrs de vouloir éviter cela?» Et Marc d’imaginer les articles des magazines du futur, conseillant les familles sur la meilleure manière de gérer le suicide d’un proche. «Je vois d’ici les titres: «Les dix conseils pour accompagner votre papa», «Les pièges à éviter»…

Rire jaune. Le fantôme de Narayama a encore frappé