Même si des contacts et des rencontres ont bien eu lieu entre la Fraternité Saint Pie X et le Saint-Siège, les deux parties sont encore loin de la conclusion d'un accord. Les négociations qui visent à trouver une solution au schisme provoqué par Mgr Marcel Lefebvre en 1988 pourraient même «durer des années», selon Marc Aellen, porte-parole de la Conférence des évêques suisses. Lundi, l'abbé Arnaud Sélégny, secrétaire général de la Fraternité, dont le siège se trouve à Menzingen dans le canton de Zoug, a démenti l'information selon laquelle trois évêques étaient sur le point de rencontrer des représentants du Saint-Siège, aujourd'hui ou dans le courant de la semaine. «Pour le moment, les discussions sont suspendues. La balle est dans le camp de Rome. La poursuite du dialogue dépend de deux préalables exigés par la Fraternité: l'annulation des excommunications et l'octroi du droit de célébrer l'ancienne messe tridentine aux prêtres du monde entier. Les négociations ne reprendront pas tant que ces conditions n'auront pas été remplies.»

La levée des excommunications ne devrait pas poser un problème insurmontable. Selon l'Agence de presse internationale catholique (APIC), le cardinal colombien Dario Castrillon Hoyos, mandaté personnellement par le pape pour négocier avec la Fraternité, aurait écrit au supérieur Mgr Bernard Fellay une lettre en date du 13 février, dans laquelle il affirmerait que si cette première condition ne représentait pas une difficulté, la situation pour accepter la seconde n'était pas encore mûre. Pourtant, elle ne saurait non plus représenter une difficulté majeure, puisque des autorisations pour célébrer la messe tridentine, dite de Saint Pie V, peuvent actuellement être données par des évêques à des prêtres qui le demandent, à certaines conditions. Un autre fait plaide en faveur de cette hypothèse. La Fraternité a récemment publié un livre contenant des critiques d'ordre théologique sur la messe telle qu'elle est célébrée actuellement dans l'Eglise catholique (messe de Paul VI). Cet ouvrage a été remis à Jean Paul II le 19 février dernier, et donné à tous les prêtres français ainsi qu'à tous les évêques francophones. «A Rome, certains estiment que nos critiques sont fondées», affirme l'abbé Sélégny, sans donner plus de précisions.

Toute négociation présuppose que les parties fassent des concessions. Mais la Fraternité estime qu'elle n'a pas à entrer dans ce jeu. «Personne ne nous a demandé de faire des concessions, précise le secrétaire général. De plus, nous n'avons pas 0à être réintégrés dans l'Eglise catholique. Nous ne nous considérons pas comme des schismatiques, mais bien comme des catholiques romains. Nous prions tous les jours pour Jean Paul II, et nous le reconnaissons comme notre pape.» Pourquoi, dans ce cas, refuser son autorité dans certains cas? «Tout père de famille manque parfois à ses devoirs, et les enfants ne sont pas obligés de suivre ses mauvais conseils.» En clair: la Fraternité Saint Pie X ne cédera pas sur les questions de la poursuite des dialogues interreligieux et œcuménique, ainsi que sur la reconnaissance de la liberté de religion, trois acquis fondamentaux du concile Vatican II. «Pour ce qui est du dialogue œcuménique, nous considérons que son but consiste à ramener les frères séparés à la vraie foi, dans l'Eglise catholique, explique l'abbé Sélégny. Et en ce qui concerne le dialogue interreligieux, nous estimons que les autres religions ne peuvent rien apporter à l'Eglise, et que les membres de ces religions doivent se convertir à la vraie foi.»

La question se pose dès lors de savoir jusqu'où le Saint-Siège peut aller dans les négociations avec la Fraternité Saint Pie X sans renier les acquis de Vatican II. Car, en définitive, c'est bien ce risque qui pointe à l'horizon d'un tel rapprochement. A Menzingen, on souligne que le concile Vatican II n'a pas été déclaré infaillible, et que cela autorise la contestation de certaines de ses conclusions. Selon Albert Longchamp, rédacteur en chef de l'hebdomadaire l'Echo Magazine, «si Rome accepte la réintégration de la Fraternité Saint Pie X, cela signifie que celle-ci doit donner son accord aux conclusions du concile. Si tel ne devait pas être le cas, il s'agirait d'une capitulation de Rome devant Ecône.» Dans son prochain éditorial, à paraître dans l'Echo Magazine du 29 mars, Albert Longchamp n'hésite pas à voir dans une éventuelle réconciliation, si elle est effectuée dans les conditions présentes, «une promotion de l'intégrisme par les plus hautes autorités du catholicisme». Quoi qu'il en soit, la volonté de rapprochement avec la Fraternité Saint Pie X, qui relève de l'initiative personnelle de Jean Paul II, «signe une nouvelle victoire des catholiques traditionalistes au Vatican», explique Albert Longchamp. Le cardinal colombien Dario Castrillon Hoyos, le négociateur mandaté par Jean Paul II, est d'ailleurs considéré comme très conservateur, dans la droite ligne latino-américaine qui prend décidément de plus en plus de poids au sein du Vatican.