Dans le paysage des publications de référence concernant l'islam, le hors-série de la revue Cités qui vient de paraître fera date. Il est tout simplement excellent, tant par la qualité des contributions et de leurs auteurs (70 spécialistes ont participé à ce numéro, dont notre collaborateur Sylvain Besson) que par la diversité des sujets abordés et des points de vue exprimés, et offre un panorama généreux sur la problématique de l'islam en France. La forme aussi est agréable, qui se décline en interviews, témoignages et analyses.

L'éditorial du philosophe Yves Charles Zarka, directeur de Cités et directeur de recherches au CNRS, tranche avec la langue de bois qui est souvent de mise lorsqu'il s'agit de l'islam. Le philosophe n'hésite pas en effet à affronter un certain nombre de tabous et exige des musulmans une réforme radicale de leur religion. Réforme sans laquelle, dit Zarka, il ne saurait y avoir de véritable intégration de l'islam dans les démocraties occidentales. Oui, l'islam est soluble dans la République, mais à condition d'adopter un regard critique sur ses textes fondateurs et de rejeter les structures sociales inégalitaires auxquelles il est lié, et dont le voile n'est que l'une des manifestations. A trop laisser le projet islamiste se développer en France, on assistera à la constitution d'une minorité tyrannique qui imposera sa loi religieuse à la société tout entière, affirme le philosophe. Des thèses qui n'ont pas plu à certains des chercheurs sollicités par la revue, et qui ont provoqué la colère de Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève.

Le Temps: Dans l'introduction de votre livre, vous insistez sur la rencontre conflictuelle entre l'Occident et l'islam. Les valeurs de l'islam seraient-elles incompatibles avec celles de l'Occident?

Yves Charles Zarka: Il faut regarder les choses en face: les valeurs de l'islam sont incompatibles avec celles de la démocratie et de la République française. Je ne vois pas ce qu'il y a de scandaleux à dire ça. L'islam n'est pas seulement une religion, mais également un type de société et de pratiques politiques. Or l'islam est lié à la soumission, à l'inégalité de droit entre les sexes, au partage inégal de l'héritage, à l'absence d'autonomie, toutes choses incompatibles avec la démocratie. Il faut être aveugle et de mauvaise foi pour ne pas le voir. De plus, l'islam n'admet pas la critique, en vertu de certains dogmes, tels que le Coran incréé, la sacralité de la langue et l'inimitabilité du Coran.

Jadis, ni le christianisme, ni le judaïsme n'étaient adaptés à la démocratie. Ces deux religions ont cependant connu une phase critique qui leur a permis de se mettre au diapason des valeurs de la démocratie. L'islam doit suivre le même chemin, et en finir avec le dogme du Coran incréé. Le livre sacré des musulmans doit être soumis à une critique textuelle radicale, comme l'a été la Bible. Il est nécessaire de montrer comment le Coran a été composé, quelles ont été les différentes phases de sa rédaction, et de restituer le texte dans l'époque qui l'a vu naître. Une telle critique n'aboutira pas à la destruction de l'islam, mais à sa spiritualisation. De même, l'islam doit entrer dans une critique radicale de ses structures sociales et politiques inégalitaires.

– Comment de telles réformes peuvent-elles être mises en œuvre, sachant qu'il n'y a pas de démocratie en terre d'islam?

– Les réformes ne peuvent se faire qu'à partir de l'Occident. De là, elles s'étendront dans le monde musulman, grâce aux moyens de communication actuels. On ne peut pas empêcher les idées de circuler, même si les islamistes font tout pour éviter ce «danger».

– Votre critique de l'islam n'est-elle pas exagérée? En France, 80% des musulmans refusent les versions radicales de l'islam, et sont non pratiquants…

– La communauté musulmane de France n'est effectivement pas homogène, et la majorité ne souhaite pas être soumise à l'emprise des islamistes. Il y a en France des musulmans qui adhèrent à la nécessité de critiquer radicalement l'islam. Ces musulmans participent à la démocratie et apprécient une liberté qu'ils n'auraient pas dans leurs pays d'origine. Mais l'influence des islamistes est forte. Savez-vous pourquoi la Commission Stasi a penché en faveur d'une loi prônant l'interdiction du voile à l'école? Parce que des musulmans entendus par cette commission ont insisté pour être protégés des intégristes.

– Pourquoi n'entend-on pas cette majorité s'exprimer dans les débats publics?

– Pour un musulman, avoir une position ouvertement critique à l'égard de l'islam signifie se soumettre à un danger de mort. N'oublions pas que l'apostasie est punie de la peine capitale en islam.

– Neuf intellectuels ayant contribué à ce numéro de «Cités» se sont insurgés contre la présentation de la revue en expliquant qu'elle prétend inscrire l'ensemble des articles dans une vision simpliste d'affrontement qui n'est pas la leur. Que leur répondez-vous?

– Je suis le directeur de cette revue, et j'ai le droit de signer l'éditorial qui me plaît. Je ne voulais pas que ce volume soit un fourre-tout, aussi lui ai-je donné une orientation précise, à savoir la défense des valeurs républicaines. Cela dit, ce numéro a permis à différentes tendances de s'exprimer, puisqu'y figurent des articles signés par des spécialistes dont je ne partage pas les points de vue. Je leur ai demandé une contribution, et ils veulent régenter la revue! Quel directeur de journal accepterait cela? Et je peux vous dire que certains musulmans ayant contribué à ce numéro m'ont dit qu'ils auraient pu signer mon éditorial!

– Comment expliquez-vous la retenue dont font preuve les médias et les intellectuels français sur l'islam?

– Je constate que la rhétorique de la victimisation propagée par les islamistes a très bien fonctionné. L'auto-flagellation des intellectuels français est le garant de leur bonne conscience. Il y a actuellement en France une abdication de la liberté de pensée, et le climat intellectuel y est terrifiant. On ne peut pas toucher à l'islam sous peine de passer pour un islamophobe, alors qu'on peut par exemple critiquer le catholicisme en toute impunité.

– Justement, Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève, prétend que la présentation de la revue véhicule les préjugés de la propagande islamophobe.

– Si vous ne vous alignez pas sur la censure islamique, vous êtes considéré comme islamophobe. N'oublions pas que ce terme a été forgé par les intégristes et utilisé par Khomeiny pour désigner toutes les personnes opposées à l'islam radical. Il est maintenant employé pour disqualifier tout esprit critique à l'égard de l'islam: c'est l'arme de la terreur intellectuelle. Cela dit, je mets Hani Ramadan au défi de trouver une seule phrase islamophobe dans mon introduction.

– Hani Ramadan affirme également avoir été censuré parce que vous lui avez refusé un texte.

– J'ai effectivement refusé sa contribution. Hani Ramadan faisait l'apologie de l'islamisme, et une telle perspective n'entrait pas dans le cadre de ce numéro. Mais j'ai aussi refusé des textes d'autres contributeurs très critiques à l'égard de l'islam, comme Alexandre Del Valle.

«L'islam en France», sous la dir. de Yves Charles Zarka, revue «Cités», PUF, 734 p.