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Au moment du dépôt du téléphone, juillet 2017.
© Guillaume Carel

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Une semaine sans smartphone, récit d’un défi réussi

Après sept jours sans portable, Wendy, Gwendoline, Gaelle, Anne-Fanny, Michael et Cléa sortent grandis du sevrage proposé par «Le Temps»

Ils l’ont fait. Les six jeunes Romands qui ont déposé leur smartphone au Temps lundi 17 juillet pour une semaine d’abstinence n’ont pas craqué. Mieux que ça: ils ont tellement apprécié ce sevrage que certains d’entre eux regrettaient, lundi dernier, de devoir le récupérer. En fait, on devrait dire «elles» et non «ils», pour évoquer ces preux volontaires. Car, sur six participants, seul un jeune homme était de l’aventure. Un signe? Récit et analyse en quatre temps.

Voir ce récit en textes et vidéos.

L’origine du défi

Tout a commencé par une chronique. Sur le mode léger, le billet prétendait que les vraies vacances, ce n’était pas partir à des kilomètres de chez soi et découvrir des contrées inouïes, mais se priver une semaine de son portable et sortir de l’hyperconnexion contemporaine aussi aliénante que rassurante. «Pourquoi ne pas proposer ce défi aux lecteurs via Facebook?» a-t-on lancé, sûr que personne ne répondrait présent. Ce fut tout le contraire. En trois heures, un vendredi après-midi, une trentaine de candidats se sont annoncés. De tous âges et de toutes professions. Clôture des inscriptions sur une note euphorique… et stupeur le lendemain matin. Après une nuit de réflexion, plus de vingt de ces mercenaires avaient renoncé. C’est que la nomophobie agit parfois en sourdine. La nomophobie? Tirée de l’anglais «no mobile phone phobia», soit, en substance, la peur de se retrouver sans portable, cette appellation désigne l’addiction au smartphone ou quand l’objet devient le sujet et prend le pouvoir sur la personne… Etes-vous nomophobe? Là est toute la question!

Une chose est sûre: Wendy, Gwendoline, Gaelle, Anne-Fanny, Michael et Cléa ne souffrent pas de ce syndrome. Pendant une semaine, ces jeunes adultes âgés de 25 à 33 ans n’ont pas touché leur smartphone qui dormait dans un coffre-fort du Temps. Ce qui ne veut pas dire une privation totale de connexion. Parce qu’ils travaillaient et/ou qu’ils allaient au Paléo entre autres sorties estivales, les participants à ce défi inédit ont pu communiquer via l’ordi. Ils y ont recouru, bien sûr, mais sans excès. Car chacun d’eux souhaitait freiner le débit. Une posture de vieux sage étonnante chez des jeunes? Peut-être. Mais à lire leur carnet de bord et à entendre leur bilan final, on les envie.


Les gains

Wendy est particulièrement convaincante. Pour cette réalisatrice de 30 ans basée à Zurich, l’expérience a été exaltante. «Je me suis sentie tellement libérée que j’aurais souhaité poursuivre durant un mois!» De grands yeux pour un visage fin, la jeune femme explique: «J’étais dans une bulle de bien-être, préservée du flot continu d’infos et de sollicitations. Je me sentais protégée, privilégiée, presque déresponsabilisée…» Le premier lundi, juste après avoir déposé son portable à la rédaction, Wendy a écrit dans son carnet de bord: «Déjà cinq contacts visuels dans la rue et même un sourire.» Une phrase surréaliste, il y a encore cinq ans, mais qui en dit long sur notre autisme contemporain.

Cléa, pétillante blonde de 25 ans, renchérit: «Cette semaine, je me suis trouvée dans un wagon où la totalité des vingt personnes avaient les yeux rivés à leur appareil. Sans l’expérience, j’aurais été la 21e, c’est sûr. En voyant tout le monde en mode zombie, j’ai réalisé ma chance!» Ce qui a frappé cette agente de voyages lors de son «sevrage»? «Le gain de temps. Je fais partie de ces gens qui naviguent sur Facebook ou Instagram sans raison définie. Juste pour lire des infos souvent bidon, regarder des vidéos et des photos souvent débiles aussi. On pense qu’on y va pour dix-quinze minutes et subitement, trois quarts d’heure se sont écoulés. Un gouffre. Sans mon smartphone, j’ai pu, en un soir, faire une lessive, rouler à vélo, me baigner au lac et boire un verre avec une copine. Tout ça en rentrant à 23h. Jamais je n’aurais été capable d’aussi bien profiter de ma soirée si j’avais été connectée.»

De l’espace libre dans la tête

Une liberté retrouvée, un poids en moins, un gain de sérénité. Tous les candidats ont ressenti le même soulagement, loin de leur appareil. A commencer par Gaelle qui a apprécié que la sonnerie de son téléphone ne la harcèle pas. En revanche, aucun des six aventuriers n’a profité de ce sevrage pour entamer des discussions dans les transports publics ou dans la rue. «Non, j’ai plutôt lu et regardé les gens dans le bus», se souvient la designer en bijoux. «Moi, je me suis interrogée sur moi-même, j’ai fait beaucoup d’introspection», ajoute la pétulante Gwendoline, art-thérapeute aux cheveux roses et aux ongles multicolores. Anne-Fanny, 33 ans, observe: «A être toujours sur cette machine, on perd de l’espace libre dans la tête. Le paradoxe, c’est que les gens courent à des séances de méditation pour se déstresser, alors que s’ils se déconnectaient plus souvent, ils feraient de la méditation spontanée», poursuit la remuante architecte, qui a profité de l’expérience pour «souffler et mieux regarder les façades des immeubles lausannois».

Michaël, ingénieur en projets dans l’électricité, est plus nuancé. «La sensation globale est positive, mais j’ai tout de même ressenti un frein. D’ailleurs, mes amis m’ont demandé si j’étais payé pour faire ça! Ils étaient assez admiratifs, beaucoup m’ont dit qu’ils n’y arriveraient pas…» Les amis, justement. Michaël peut leur dire merci. Que ce soit lors des soirées au Paléo ou pour une fête privée, tous se sont associés pour que le dissident numérique soit informé des plans collectifs. «J’aurai appris ça, durant cette semaine: fixer des rendez-vous précis et m’y tenir. Et aussi, j’ai évité une discussion houleuse sur WhatsApp concernant les transports pour aller à une soirée. Arrivé sur place, j’ai appris que les gens s’étaient embrouillés. J’avoue que je me suis senti soulagé!»


Les manques

Tout n’a pas été rose lors de cette semaine «sans». Parfois, le smartphone a manqué, cruellement. Et il a fallu trouver des astuces pour compenser. Le premier soir, déjà, pour Cléa. «Je mangeais avec mes parents dans un restaurant de Lutry et j’avais pris soin de bien leur dire le nom et l’heure du rendez-vous sachant que je ne serai plus atteignable. L’ennui, c’est que je ne savais pas où se trouvait le resto en question! D’ordinaire, je regarde sur mon portable l’application Google Maps, mais là, pas moyen. Je suis descendue au port et j’ai questionné des habitants, comme dans le bon vieux temps! Il a fallu trois personnes pour me guider, mais j’y suis parvenue. Ensuite, mes parents ont eu 45 minutes de retard et, là aussi, je me suis rassurée en me disant que si quelque chose de grave était arrivé, ils auraient averti le restaurant… Parfois, on est peu de chose sans connexion.»

Un vide et un malaise

Même embarras pour Anne-Fanny qui fait son administration le vendredi et qui, seule entorse au défi, a emprunté un smartphone, ce jour-là, pour expédier ses affaires. «C’est aussi que j’organise mon mariage», glisse l’architecte de 33 ans. On comprend… Gwendoline a dû reporter ses paiements bancaires, totalement numériques désormais, et a regretté son portable pour photographier ses chiens sur le vif. Michaël a noté un gros manque physique le premier jour. «Je ressentais un vide et un malaise comme si j’avais été dépouillé d’une partie de moi. Je le ressentais au-dessus de l’estomac. Ma gorge était également nouée.» Les jours d’après, l’ingénieur de 26 ans a regretté de ne pas pouvoir envoyer ses blagues quotidiennes, ni participer à un concours. Plus sérieusement, il est arrivé une demi-heure en retard à un rendez-vous professionnel et a expiré de soulagement lorsqu’il a vu que la personne, même sans nouvelles, l’avait attendu. La cinéaste Wendy a dû elle aussi attendre pour contacter sa productrice lorsqu’elle a appris par e-mail que son film avait été sélectionné pour un festival important de Los Angeles. «D’ordinaire, je l’aurais appelée tout de suite pour célébrer la nouvelle et envisager les aspects techniques. Là, j’ai dû patienter jusqu’au lendemain matin, durant mon heure d’e-mails quotidienne que je me suis fixée dans l’idée de sevrage… Une leçon!»

Et les copines, alors?

Quant à Gaelle, son manque, charmant, date d’un autre temps. «Comme je n’ai pas de téléphone fixe, j’ai été privée durant une semaine des voix de mes copines. Un gros gros vide!» On la comprend aussi. Tous ou presque ont dû acheter un réveille-matin ou une montre, certains ont opté pour l’agenda papier tandis que d’autres ont recopié les numéros de téléphone importants dans un carnet. La plupart des chevaliers ont informé leur premier cercle, d’amis et de famille, de leur semaine «sans» et, à part deux naissances, personne n’a rien manqué de trépidant. «Tout de même, précise Michaël. J’ai dû être très proactif sur mon Facebook pour dire aux gens que j’étais sans portable. J’ai dû beaucoup anticiper les rendez-vous et organiser les horaires. C’était assez stressant.» Dans le même registre, Wendy se souvient: «Certains copains une fois au courant m’ont lancé: «Bon ben, à dans une semaine alors!» Autrement dit, si tu n’es plus connecté, tu disparais socialement… Flippant, non?»


Les résolutions

Oui, c’est flippant. Mais il n’est pas trop tard. Tout le monde peut apprendre à mieux gérer son smartphone pour qu’il ne devienne pas un objet dictatorial qui décide de notre vie ou de notre mort sociale. Les six aventuriers ont tous pris des résolutions pour briser la spirale de l’aliénation. Wendy, la cinéaste, l’a juré: elle va désinstaller son application Pokemon Go qui l’absorbait durant ses trajets. Elle va aussi se donner des plages dans la journée pour regarder ses mails de manière concentrée et non les surveiller à tout instant de manière bâclée. Elle va aussi désinstaller son appli Facebook, pour ne consulter le site que sur son ordi.

Stop au smartphone doudou

Pareil pour Michaël. Avant, il déverrouillait son portable une centaine de fois dans la journée. Désormais, il a mis la bête sur silencieux et est résolu à la laisser dormir le plus longtemps possible, la journée. Moins et mieux l’utiliser, telle est aussi la maxime de Gwendoline qui va arrêter de répondre à la minute à ses messages et arrêter de regarder son portable pendant les conversations live. Idem pour Gaelle qui va supprimer Facebook, mais garder Instagram. «L’idée, explique la designer en bijoux, c’est d’arrêter avec le smartphone-béquille, le doudou qu’on sort dès qu’on est seul. J’ai vraiment aimé observer les gens et les paysages dans le bus. Je vais continuer.» Au travail, l’agente de voyages Cléa laissera son smartphone dans son sac sur mode avion. Elle arrêtera aussi de naviguer sans but en soirée sur ses applications bouche-trou.

Revenir au natel old school

La démarche d’Anne-Fanny est encore plus radicale. La jeune architecte souhaite revenir à l’ancien portable, de quoi uniquement recevoir des SMS et des appels. Fini l’esclavage des e-mails et autres applications chronophages! De la même manière, elle aimerait suspendre sa consommation de Facebook. «Je m’intéresse beaucoup aux minorités et j’ai beaucoup appris à travers des articles pointus qui circulent à ce sujet. Mais c’est hyperaddictif et envahissant. Je me demande ce que je pense, moi, au fond, au-delà de ce flot d’opinions. J’aimerais me retrouver. Et retrouver ma mémoire aussi! En séance de travail, je remarque une grande différence. Les plus âgés se souviennent des infos quand nous, la nouvelle génération, on sait seulement où aller chercher ces infos. Je dois parfois regarder cinq fois une adresse pour la mémoriser. Affolant, non?» Avec le smartphone, le cerveau se met souvent sur pause, observent les jeunes abstinents. Ils ont tous envie de le réveiller. Et vous?

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