La police autrichienne en est convaincue: Josef Fritzl, l'homme qui séquestra et viola sa fille Elizabeth dans une cave pendant vingt-quatre ans, lui faisant six enfants, avait soigneusement prémédité son acte, en planifiant les moindres détails avec la plus extrême minutie.

«Le puzzle des événements est presque complet», a déclaré hier Franz Polzer, le chef de la police criminelle de Basse-Autriche, lors d'une conférence de presse très attendue. Depuis huit jours, enquêteurs et experts scientifiques de la police travaillaient sans relâche autour du cachot souterrain situé sous l'immeuble de famille des Fritzl, à Amstetten, une petite bourgade du centre de l'Autriche, à 120 km à l'ouest de Vienne.

En élaborant une représentation en 3D de la prison exiguë imaginée par le tortionnaire de 73 ans, ils ont pu comprendre le fonctionnement général de ce labyrinthe d'une superficie de 55 m², constitué de cinq pièces et barré en tout et pour tout de huit portes. Deux portes en béton armé épaisses de 500 kg, l'une située sous le «vieil» immeuble et l'autre sous l'extension du bâtiment ajoutée dans les années 80, donnaient accès au réduit, chacune équipée d'un dispositif électromagnétique contrôlé par un code secret.

Ainsi se dessine au fil des jours le portrait d'un électrotechnicien doué, qui ourdit un plan diabolique pour abuser de sa fille Elizabeth, âgée de 18 ans lors de son enlèvement en 1984, et en garder le secret pendant un quart de siècle, sans que personne, voisins, proches, locataires, collègues et amis, ne se doute du calvaire vécu par la jeune femme, aujourd'hui âgée de 42 ans, et trois de ses enfants, Kerstin (19 ans), Stefan (18 ans) et Felix (5 ans), qui n'avaient jamais vu la lumière du jour avant leur libération, au soir du samedi 26 avril.

Josef Fritzl aurait même prémédité son acte longtemps à l'avance, bien avant qu'il n'enlève sa fille le 28 août 1984. «Nous pouvons dire avec certitude» que lors du dépôt des plans d'aménagement de sa cave en 1978 «il avait prévu d'y installer un petit cachot», précise Franz Polzer.

De nombreuses questions, essentielles, demeurent: pourquoi Josef Fritzl, qui avait en tout et pour tout sept enfants, a-t-il jeté son dévolu sur Elizabeth? D'après la police, la jeune fille, comme ses frères et sœurs, ne pensait qu'à quitter le foyer pour échapper à un père tyrannique. Mais dans le cas d'Elizabeth, «violée probablement depuis l'âge de 12 ou 13 ans», relève Franz Polzer, le point de non-retour fut atteint avec sa tentative de fugue à l'âge de 17 ans, en 1983. Six mois avant sa disparition. Le prévenu a «alors voulu la prendre définitivement sous son contrôle», suggère Polzer.

Reste un autre point épineux: pourquoi cet homme, qui avait si méticuleusement effacé toute trace de ses méfaits, a-t-il subitement pris un risque énorme, en sortant la jeune Kerstin agonisante de la cave le 19 avril? Là encore, nouvelle hypothèse des enquêteurs: marqué par le décès d'un septième enfant en 1996, un bébé mort trois jours après sa naissance faute de soins appropriés, il n'aurait pas voulu voir ce scénario se reproduire à nouveau. A l'époque, attendant la nuit tombée, Fritzl avait incinéré le corps dans la chaudière de l'immeuble. Comment s'y serait-il pris cette fois avec le cadavre d'une jeune fille de 19 ans?

«Nous avons affaire à un homme dont toute la vie tournait autour d'une obsession: son désir sexuel pour sa fille, analyse Franz Polzer. Pour que cela reste caché, il avait tout prévu jusque dans les moindres détails et passait son temps à mystifier son entourage.» Afin de compenser l'absence de lumière naturelle, le bourreau fournissait à ses captifs des comprimés riches en vitamine D, qui favorise la croissance osseuse. Lors de ses voyages annuels en Thaïlande ou à Chypre, parfois longs de trois semaines, Fritzl prenait soin d'accumuler suffisamment de réserves en nourriture et en eau dans le cachot pour ne pas laisser mourir de faim ou de soif sa progéniture.

Ce qui semble accréditer, selon la police, la thèse d'un seul et unique coupable. Tyran pour sa famille, refusant la contradiction, Josef Fritzl serait même parvenu à flouer sa propre femme, Rosemarie, âgée de 68 ans, hospitalisée en état de choc après l'arrivée de la police sur les lieux le 26 avril.

Fritzl, qui a été placé en détention provisoire pour quinze jours à la maison d'arrêt de Sankt Pölten, la capitale du Land de Basse-Autriche, doit être prochainement examiné par un expert psychiatre, qui déterminera si l'homme manifeste des tendances suicidaires et s'il peut être pleinement jugé pour ses actes. L'avocat du prévenu, Rudolf Mayer, a déjà annoncé qu'il plaiderait la démence pour son client, afin de lui éviter la prison et de l'envoyer dans une clinique psychiatrique. La loi autrichienne prévoit une peine de quinze ans de prison pour viol, mais Josef Fritzl pourrait être condamné à perpétuité s'il était reconnu coupable d'«homicide par négligence», pour le décès du nourrisson en 1996.