20 ans

 «Avoir une vision d’avenir, ce n’est pas imaginer un scénario unique»

Nicolas Nova étudie l’avenir à travers nos habitudes et les objets du présent. Professeur à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD – Genève) et cofondateur du Near Future Laboratory, agence de prospective et d’innovation, il explique pourquoi demain est si difficile à prédire

Le Temps fête ses 20 ans ces mois. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

En 2018, Le Temps célèbre son 20e anniversaire. Nous avons eu envie de savoir à quoi le monde pourrait ressembler dans vingt ans. Ce qui est à la fois proche et éloigné. Est-ce un bon intervalle de temps pour imaginer l’avenir?

Nicolas Nova: Vingt ans, je trouve ça intéressant parce que c’est un horizon pour lequel on peut percevoir des changements générationnels et une évolution des idées ou des manières de vivre. Si on regarde en arrière avec le même intervalle, les transformations dans la société ont été conséquentes. Mais cette échelle temporelle passée n’est pas forcément comparable pour envisager notre futur. Je ne suis par exemple pas convaincu que les vingt prochaines années verront des mutations aussi importantes que celles du Web et du téléphone mobile. Peut-être que les changements porteront moins sur le numérique et plus sur la génétique et l’écologie.

Ce qui pose aussi la question de savoir si nous sommes capables de prédire le futur?

Pour moi, la question est surtout de savoir pourquoi le futur que l’on prédit se réalise si rarement.

On se trompe si souvent?

Globalement, quand on regarde la prédiction d’une part et la prospective d’autre part, il y a beaucoup d’erreurs. Surtout chez ceux qui oublient qu’avoir une vision d’avenir, ce n’est pas imaginer un scénario unique, c’est en donner plusieurs avec leurs conditions de réalisation. Du coup, il n’y a souvent qu’une idée strictement technologique d’un futur qui tourne en boucle en nous promettant des voitures volantes et des robots humanoïdes.

Je ne suis pas convaincu que les vingt prochaines années verront des mutations aussi importantes que le Web et le téléphone mobile

Nicolas Nova

Certaines prédictions se sont-elles quand même réalisées?

On trouvera toujours des personnes qui, rétrospectivement, ont eu des idées qui ressemblent à des objets ou des services que l’on utilise aujourd’hui. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le chercheur américain Vannevar Bush publiait un article dans The Atlantic intitulé «As We May Think» («Comment est-ce qu’on pourrait penser»), dans lequel il décrit le World Wide Web plusieurs dizaines d’années avant qu’il ne soit créé. Quinze ans avant lui à Bruxelles, Paul Otlet, bibliothécaire et chercheur en sciences de l’information, écrivait des textes sur des encyclopédies qui seraient partagées par tout le monde, une sorte de précurseur de Wikipédia. Donc oui, il y a des embryons d’idées. Mais de ces idées à un service qui est utilisé par 4 milliards de personnes, l’écart est gigantesque. Et la forme à l’arrivée est toujours différente de l’idée initiale.

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Notre vision de l’avenir est obsédée par les robots. Pourquoi le fantasme de la machine humanoïde a-t-il la vie si dure?

Il y a dans la vision occidentale et au Japon cette idée de déléguer à des sortes d’esclaves toutes les tâches qui nous rebutent. On parle du robot, mais cela concerne toute forme d’automatisation des tâches quotidiennes. Et c’est peut-être moins problématique d’imaginer cette automatisation avec une machine qui ressemble à un être humain qu’avec, par exemple, une boîte automatique de voiture à qui il est difficile de donner un aspect anthropomorphique. On constate aussi le fait que le robot appartient à ces objets un peu fétiches qui sont présents dans nos imaginaires sans forcément être trop questionnés. Si on allait voir des gens dans la rue en leur demandant ce que serait le monde de demain, ils répondraient certainement qu’il serait habité de robots. Mais si on leur en mettait un entre les mains pendant plusieurs mois, il y a de grandes chances pour qu’il les agace profondément. Il suffit de regarder les frustrations envers les fonctions domotiques de chauffage ou la manière dont certains restent perplexes devant des portes automatiques pour s’en rendre compte. Cela dit, il y a d’autres exemples de ces tropismes très forts de ce que doit et de ce que peut être l’avenir. Je pense à cette omniprésence de la verdure, que la nature doit s’installer partout dans la ville à la manière de ces gratte-ciel végétalisés qui ont été construits à Milan par l’architecte Stefano Boeri. Cela traduit plus une crainte de l’urbanisation.

En ce moment, J’observe les personnes qui entraînent les algorithmes. Comme chez Facebook, où des employés sont engagés pour coacher l’assistant «M», de Messenger

Nicolas Nova

Dans les années 1960, le monde de demain suscitait une extraordinaire excitation. Imaginer le futur en 2018, est-ce aussi important alors que le présent est déjà si compliqué à gérer?

Nous n’avons plus l’équivalent des années 2000, ce moment de passage qui enthousiasmait tout le monde au début du XXe siècle. Le futur devant nous s’est drastiquement réduit. L’historien français François Hartog propose le terme de «présentisme» pour décrire ce phénomène. Je ne saurais pas expliquer à quoi est dû ce recul de notre horizon temporel, mais on peut s’en rendre compte avec le court-termisme croissant du fait des enjeux économiques. En ce qui concerne les individus, il y a certainement une part de critique et de crainte du progrès. Nous, Occidentaux, sommes plus perplexes quant aux visions grandiloquentes à base de voitures volantes ou de station spatiale. Ceci dit, ce n’est pas forcément le cas de tout le monde, comme le montre actuellement quelqu’un comme Elon Musk.

Quand on essaye de prédire le futur, il y a les visions invraisemblables qui font rêver et celles plus vraisemblables qui font moins fantasmer. Ce pessimisme est-il inéluctable ou peut-on espérer un avenir radieux?

Disons que ce qui vient vers nous en ce moment en termes de société, du point de vue des enjeux écologiques et des clivages sociaux, n’est pas forcément très heureux. Ce qui peut nourrir une forme de pessimisme. Pendant le colloque «Histoire d’un futur proche» organisé à la HEAD en décembre dernier sur ces questions, plusieurs étudiants m’ont interrogé sur la vision parfois dystopique de certains intervenants. Ils s’attendaient à trouver davantage de solutions, comme dans le documentaire Demain de Mélanie Laurent et Cyril Dion. Mais je ne suis pas du même avis, les voies d’avenir sont juste plus nuancées, comme l’ont justement montré d’autres orateurs. Le désespoir n’est pas inéluctable, mais le futur ne passe pas forcément par une technologie unique et salvatrice.

Il ne faut pas dire que les grandes visions du futur ne se produiront jamais. Mais il faut avant tout se demander comment elles s’articulent avec nos modes de vie et nos habitudes

Nicolas Nova

Dans votre livre «Futurs? La panne des imaginaires technologiques», vous expliquez que notre vision du futur bloque sur certaines idées.

Notre imagination est frappée d’une sorte de cécité partielle qui se limite à certaines représentations du futur. Evidemment, individuellement, il y a des exceptions, mais collectivement, nous semblons manquer d’imagination.

Pourquoi?

Pour deux raisons. Parce que d’un côté nous avons tendance à surestimer le changement à court terme. Et que de l’autre nous sous-estimons les réticences de la population à utiliser les nouveaux objets technologiques ou à changer ses habitudes. Prenez la visiophonie. Elle existe depuis la fin des années 1930, mais elle ne s’est vraiment réalisée qu’au milieu des années 2000. Il a fallu attendre d’être familiarisé avec l’image vidéo, de passer du temps devant des écrans et interagir avec eux, ce qui a induit le développement de Skype. Ce qui fait aussi qu’aujourd’hui on utilise Facetime sans problème sur nos mobiles et que le grand rêve de l’enseignement à distance est devenu une réalité avec l’explosion des cours en ligne, les MOOC. Il faut comprendre que le processus de changement et de diffusion de la technologie ne se fait pas à toute vitesse et que tout le monde ne se l’approprie pas au même rythme. Tout cela se fait par étapes. Pour autant, il ne faut pas dire que ces imaginaires de science-fiction ou ces grandes visions du futur ne se produiront jamais. Mais il faut avant tout se demander comment ils s’articulent avec nos modes de vie et nos habitudes, comment ils s’intègrent dans nos manières de communiquer et d’échanger, dans les nouveaux enjeux politiques et de société. Et tout cela prend un temps fou.

Ce qui rend forcément le futur beaucoup moins sexy…

C’est juste et ça fait un peu rasoir de rétorquer: «Attendez, votre grande vision du futur, il faut la passer dans le tamis de tel ou tel paramètre, de tel problème de société.» Evidemment, quand on dit ça et qu’à côté Elon Musk réussit à envoyer une fusée géante en direction de Mars avec une voiture dedans, on passe forcément pour un rabat-joie.

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D’où viennent ces grandes visions?

Il y a tout un ensemble de représentations véhiculées par la société sur ce que pourrait être la vie de demain. La littérature et le cinéma de science-fiction en font partie. Les découvertes de laboratoire nourrissent les auteurs, lesquels inspirent les chercheurs, c’est un mouvement dans les deux sens. Et même si la science-fiction n’a pas pour rôle de prédire l’avenir, beaucoup de monde s’en inspire et la considère comme une mine de prédictions. Le problème, c’est qu’elle tend souvent à ressasser les mêmes idées.

Ce sont des idées qui peuvent paraître a priori absurdes et étranges qui sont le plus susceptibles de questionner le futur

Nicolas Nova

Comment faire alors pour imaginer un avenir différent de ces représentations stéréotypées?

En repérant les concepts originaux. Mais c’est difficile. Celles et ceux qui viennent avec des scénarios un peu différents sont souvent moqués. Imaginez quelqu’un dans les années 1980 qui vous explique qu’en 2018 les gens dans la rue consultent constamment ce petit miroir de poche que sont nos téléphones pour draguer sur Tinder. Je ne suis pas sûr que vous l’auriez pris très au sérieux. Pourtant, ce sont ces idées qui peuvent paraître a priori absurdes et étranges qui sont le plus susceptibles de questionner le futur. D’où la place à donner aux designers ou aux artistes dans ces explorations. C’est justement une des raisons pour lesquelles les grandes sociétés technologiques ou les bureaux de prospective vont devoir trouver des gens capables de capter ces signaux avant-coureurs de ce que pourrait être le monde de demain. C’est ce que je fais dans mon travail. Je travaille de manière anthropologique. Je me demande donc s’il n’y a pas une manière de questionner ces présupposés, d’ouvrir d’autres pistes. Le futur n’est pas écrit, ce n’est pas une météorite qui nous tombe sur la tête. C’est à nous en tant que société de prendre certaines décisions pour le faire advenir.

Et quelles sont les pistes que vous avez déjà explorées?

En ce moment, je travaille à la HEAD sur les magasins de réparation des smartphones avec l’hypothèse qu’ils seront les lieux d’innovation des quinze prochaines années. J’observe aussi les métiers qui cherchent à nous apprendre à mieux utiliser les objets techniques. Je pense aux professions qui entraînent les algorithmes. Facebook, par exemple, engage des employés pour coacher l’assistant «M». Aux Etats-Unis, des entraîneurs d’algorithmes viennent chez vous apprendre au thermostat Nest de Google comment réguler la température de manière optimale. La plupart des gens n’arrivent pas à faire ce genre de réglage qui permet de mieux utiliser un objet connecté pour en faire un usage plus vertueux d’un point de vue écologique. C’est tout un marché de services dont on n’a encore aucune idée qui est en train d’éclore, et qui va être intéressant, j’en suis convaincu.

Dans une interview, vous disiez être pessimiste à court terme et optimiste à long terme. Dans vingt ans, de quel côté balancerez-vous?

Je pense que l’on arrivera au bout de la période pessimiste (rires). Sans doute, dans vingt ans, commencera-t-on à mettre en place des solutions aux problèmes de réchauffement climatique, de pollution ou d’inégalités sociales, des pistes élaborées depuis longtemps mais qui nécessitent du temps pour advenir.

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