Vie numérique

Une Wikipédia pour les lieux à l’écart du Web

Le projet franco-suisse Kiwix permet de naviguer dans l’encyclopédie en ligne sans connexion Internet

Emporter Wikipédia. Embarquer la plus vaste encyclopédie de tous les temps et explorer le savoir mondial depuis un endroit déconnecté: pâturage montagneux, pleine mer, forêt, région numériquement isolée, à l’écart du maillage planétaire d’Internet. Accéder à la connaissance du monde depuis un camp de réfugiés, une prison, un bateau, une classe d’école dans une zone reculée. C’est possible, et cela se fait, avec Kiwix: le projet en vertu duquel lequel la fondation Wikipédia CH, section suisse du mouvement international qui fait vivre Wikipédia, vient de recevoir, sans grand bruit, l’un des prix annuels du Swiss Open Systems User Group. L’initiative vaut un coup de projecteur, à l’heure où, partout dans le monde, Wikipédia lance sa collecte de fonds annuelle auprès du public.

Kiwix, c’est l’histoire d’une idée qui vient à deux hommes au même moment. L’un est en Suisse, l’autre au Mali. «Je travaillais avec une ONG à l’installation d’un certain nombre de stations de radio dans le nord du pays. Chacune d’entre elles était dotée d’un ordinateur. Quitte à mettre à disposition ces appareils, on s’était dit qu’il était dommage de les laisser vides, qu’il valait mieux les livrer avec du contenu, et qu’on n’avait qu’à y mettre Wikipédia. Nous étions persuadés qu’il suffisait pour cela de télécharger l’encyclopédie. En fait, ce n’était pas du tout si simple. Nous avons donc commencé à bricoler», raconte le Français Renaud Gaudin, «wikipédien» et informaticien installé à Bamako. Il appellera «Moulin» le logiciel mis au point pour utiliser Wikipédia sans connexion Internet.

Un Internet de poche

À la même époque, quelque part en 2006, le «wikipédien» Emmanuel Engelhart, Français aussi, mais installé à Zürich, cherche une façon de participer à l’évolution de l’encyclopédie en ligne à partir de ses compétences en tant que développeur de logiciels. «Au sein de la communauté des contributeurs, on avait commencé à se rendre compte que les gens qui avaient le plus besoin de Wikipédia n’y avaient pas accès. Je me suis mis à travailler sur une solution pour fournir des contenus libres à des gens qui ne peuvent pas accéder au réseau pour des raisons économiques, de filtrage ou de censure», explique-t-il. Contenus libres: parmi ceux qui sont mis à disposition par Kiwix, on compte Wikipédia, mais aussi le Projet Gutenberg – une bibliothèque électronique rassemblant les livres dont les droits sont dans le domaine public – et prochainement la débordante usine à idées des conférences TED.

Après avoir mis au point, chacun de son côté, deux solutions semblables («C’est un phénomène assez courant dans le monde du développement de logiciels», assure Engelhart), les deux hommes finissent par croiser leurs chemins à une conférence à Bruxelles, en 2007. Ils fusionnent leurs efforts. Le résultat sera une boîte à outils comprenant notamment un nouveau format de fichier (appelé Zim), capable d’absorber la totalité d’un gros site Web sous une forme navigable; un logiciel (Kiwix) pour naviguer dans ces fichiers; une fonctionnalité (Kiwix Serve) qui convertit un ordinateur en serveur Web pour distribuer des fichiers Zim; et un «plug», petit engin qu’on peut brancher dans une prise pour diffuser Wikipédia ou d’autres contenus, créant un réseau WiFi local – un Internet de poche, de la taille, par exemple, d’une salle de classe.

L’information vole en ballon

Au Mali, Kiwix donne ainsi une nouvelle vie à des ordinateurs qui ont sombré dans la léthargie. «Il y a des salles d’informatique dans les lycées, reprend Renaud Gaudin. Tous les lycées n’en ont pas, et les machines ne fonctionnent pas toujours, mais il y a tout de même des ordinateurs un peu partout, dans les écoles, dans les mairies, dans les casernes des pompiers… Le problème, c’est que ces appareils sont donnés par des ONG un peu comme on donnerait des machines à café. Il n’y a pas de réflexion derrière, pas de contenus. Le plus souvent, l’organisation qui donne des ordinateurs offre une connexion Internet pour six mois ou un an, mais ça s’arrête là.» Résultat: «Souvent, ces ordinateurs ne servent à rien: ils sont éteints, et quand ils sont allumés, ils ne servent qu’à regarder des films ou à jouer aux cartes.»

Aujourd’hui, on compte un million de téléchargements du logiciel Kiwix par an, «surtout dans les pays où Internet est soumis à des restrictions – Chine, Russie, certains pays arabes», note Emmanuel Engelhart. Le système peut fonctionner comme un plan B lorsqu’on a une connexion défaillante: «Les gens prennent leur mal en patience, ils téléchargent pendant des jours, voire des semaines», mais une fois le téléchargement accompli, les contenus du site deviennent navigables.

Kiwix a également été intégré à Navigatrix, système d’exploitation conçu pour les usages maritimes, ainsi qu’aux liseuses à encre électronique du fabriquant Bookeen, beaucoup moins friandes en consommation énergétique que les autres tablettes vouées à la lecture numérique. L’option «plug» a été déployée, elle, dans plusieurs pays africains par le projet Afripedia, dans la prison suisse de Gorgier (NE), ou encore dans un camp de réfugiés au Kenya. Kiwix permet enfin d’utiliser une version de Wikipédia stockée sur une clé USB: en 2014, 1500 clés, accrochées à des ballons gonflés à l’hélium, ont été lancées de la Corée du Sud vers la Corée du Nord. Voilà qui donne tout à coup un sens littéral à l’expression «stocké dans le nuage».

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