Candide

Unileaks

Après la finance et la fiscalité, l’université va-t-elle subir la tornade purificatrice de la transparence? Si elle ne lutte pas plus efficacement contre le plagiat et les auteurs fantômes, ça lui pend au nez

On reproche volontiers aux journalistes d’interviewer des auteurs sans avoir lu leur livre. Vrai, ça arrive.

Mais voilà de quoi mettre le journaliste à l’aise, surtout celui qui souffre du regard condescendant de la Faculté: le grand savant avec qui il a rendez-vous sans avoir pris le temps de lire son ouvrage ne l’a peut-être lui-même pas écrit. Cool, il ne leur reste plus qu’à causer météo.

C’est ce que je retiens du dernier scandale qui agite la France, à savoir la chute du grand rabbin Gilles Bernheim (LT du 11.04.2013). Ci-devant: un homme doté d’une aura de grand intellectuel, convaincu de plagiat répété et d’usurpation de titre universitaire.

Pire encore: confondu pour avoir pillé un ouvrage de Jean-François Lyotard, il tente de ­retourner l’accusation de plagiat contre le philosophe lui-même, n’hésitant pas à salir la mémoire d’un mort. Au jeu de «Je m’enfonce dans mon mensonge jusqu’à l’indignité», c’est Bernheim-Cahuzac: 2 à 1.

Mais le plus intéressant d’un point de vue citoyen, c’est un autre argument dégainé par le rabbin aux abois. En substance: c’est pas moi, c’est mon nègre. Où la sous-traitance estudiantine est utilisée comme alibi. Preuve qu’elle est considérée comme anodine dans le milieu.

De la sous-traitance découle souvent le plagiat, car le nègre sous-payé produit à des cadences infernales, explique Jean-Noël Darde. C’est ce maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Paris-8, devenu, par indignation, le zorro du plagiat universitaire, qui a documenté les pillages du grand rabbin sur son blog «Archéologie du copier-coller». Dans la production académique, le plagiat est une pratique fréquente et encore largement impunie, affirme Jean-Noël Darde. Et si le retentissement de l’affaire Bernheim pouvait aboutir à ce qu’on la prenne enfin au sérieux, il faudrait allumer un cierge au grand rabbin.

Bien sûr, on peut relativiser, rappeler que l’histoire des sciences n’est qu’un long enchaînement d’emprunts. Mais il y a de bonnes raisons de croire que la machine à copier-coller s’est emballée, sous l’effet pervers d’un système qui mesure la valeur d’un chercheur au nombre de ses publications.

La même course à la publication explique un autre phénomène: avez-vous remarqué que, dans les articles scientifiques, la liste des coauteurs s’allonge bizarrement? J’ai mis le doigt sur le problème l’autre jour. Un article médical m’a intéressée, j’ai demandé une interview au plus gradé de ses auteurs. Il m’a répondu, gêné, qu’il n’avait pas vraiment réfléchi à la question.

J’ai failli lui dire: je l’ai lu, moi, cet article que vous avez signé, je peux vous le raconter. Mais je n’ai pas voulu aggraver son stress: soigner sa visibilité, trouver des budgets, ça occupe drôlement la journée d’un chercheur.

Sommes-nous à la veille d’un «Unileaks» dénonciateur de l’imposture académique? Faut-il le souhaiter? Je trouve que les mots «transparence» et «moralisation» brandis à tout va en ce printemps pourri ont quelque chose de terrifiant. Mais quand je découvre l’impunité dont jouissent les Jérôme Kerviel de la recherche, je me dis qu’ils pourraient au moins cesser de faire la morale aux journalistes.

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