Il y a quelques minutes, cet homme était mort. Recueilli par une ambulance dans les rues de Constantza, ville roumaine située au bord de la mer Noire, il vient de retrouver son souffle dans le service d'urgence de l'hôpital central. Entouré d'une foule de médecins et d'infirmières, il se débat entre la vie et la mort après un arrêt cardio-respiratoire. Chaque geste compte, chaque seconde qui passe peut être fatale. Les jeunes médecins d'urgence – la plupart d'entre eux ont moins de 30 ans – ont fini par gagner. Grâce à leur savoir-faire et à des équipements qui n'ont rien à envier à ceux des hôpitaux suisses, ils viennent de sauver encore une vie. «Don de la Confédération Suisse», lit-on sur la plupart des équipements.

Six départements sur les 41 que compte la Roumanie ont bénéficié depuis 1998 d'un programme d'amélioration des urgences médicales, financé à hauteur de dix millions de francs par les autorités suisses. «J'ai mis du temps pour comprendre ce que les Suisses voulaient faire, témoigne le médecin Camelia Ciobotaru, de Constantza. Ils sont venus non seulement avec des équipements, mais aussi avec une conception du management médical qui nous était complètement inconnue. Ils ont pratiquement changé notre façon d'agir et de penser.»

La Roumanie a hérité de l'époque communiste un système d'urgences médicales dont la précarité s'explique non seulement par le manque d'équipements, mais surtout par une vision obsolète dans ce domaine. Les ambulances improvisées qui devaient ramener le malade à l'hôpital faisaient plutôt office de taxi. Dépourvus d'équipements, les médecins n'avaient pas les moyens d'intervenir sur le patient avant l'arrivée à l'hôpital, lequel ne disposait même pas d'unités d'accueil des urgences. D'ailleurs, la première génération de médecins spécialisés en urgences n'est sortie des universités qu'en 1997.

«Tout ce qu'il nous faut, c'est de l'argent et des équipements, explique un médecin du service d'ambulance de Craiova, ville située au sud-est de la Roumanie. Si on a les moyens, on fera la meilleure des réformes.» C'est faux. Car la Roumanie a reçu de l'argent et des équipements dans le cadre de plusieurs projets financés par l'Union européenne et la Banque mondiale, sans pour autant améliorer la qualité des services. «Il fallait d'abord mettre en place des unités d'accueil des urgences gérées par des spécialistes, explique Adrian Barbu, président de la société de consultance suisse Corporate Dynamics, qui a mis en œuvre le programme. Ensuite, on a dû concevoir un système de communications moderne afin de relier le centre d'appel aux ambulances et aux hôpitaux. Enfin, nous avons prévu un programme de formation continue pour créer de nouvelles compétences. Notre but était de faire descendre l'hôpital dans la rue et de mettre en place un nouveau système capable de résister après notre départ.»

«Il faut tout changer»

Dans la ville de Tîrgu Mures, située au nord-ouest de la Roumanie, le programme suisse non seulement résiste bien, mais se développe. Habitée par un cocktail ethnique roumano-hongrois et considérée comme une ville d'avant-garde, Tîrgu Mures est une pionnière en matière d'urgences médicales. Le jeune médecin d'origine palestinienne Raed Arafat prône une réforme radicale qui devrait s'étendre à tout le pays. «Il faut tout changer et vite, s'insurge-t-il. Je ne négocie ce système avec personne parce que les malades ne m'ont pas mandaté pour négocier leur vie, mais pour la leur sauver.» Dotée d'équipements modernes, de plusieurs ambulances et d'un hélicoptère, l'unité des urgences de Tîrgu Mures soutient la comparaison avec les hôpitaux occidentaux, ce qui prouve qu'en Roumanie quand on veut, on peut.

Certes, il faudra quelques années pour étendre l'expérience suisse à l'ensemble du pays, mais c'est un début prometteur dans un pays voué aux inerties. Car la question est là: les autorités roumaines vont-elles s'employer à moderniser les services d'urgences? A en croire les spécialistes, ce n'est qu'une question de temps et le modèle suisse reste incontournable. «Le plus beau compliment qu'on m'a fait, déclare le médecin urgentiste Carmen Olaru, de l'hôpital de pédiatrie de Iasi, est sorti de la bouche d'un enfant amené par sa mère, qui s'est exclamé: Maman, ici c'est comme dans la série américaine Urgences!»