Il y a deux mois, Markus était encore l’heureux propriétaire d’un smartphone dernier cri. Un petit bijou technologique à plusieurs centaines de francs. Et puis il y a eu la chute à vélo, un mercredi matin sur une route mouillée entre Lucerne et Horw. Gadget cassé.

Le jeune homme de 29 ans aurait pu faire comme nous tous: se connecter sur l’AppStore d’Apple, parcourir les Questions fréquemment posées en quête d’une solution, téléphoner au service après-vente, patienter en vain au bout du fil. Et se résoudre à acheter un nouveau smartphone. Sauf qu’il a fait mieux.

Tout seul comme un grand

Au rez-de-chaussée de la haute école technique de Lucerne se niche, depuis février 2011, le premier FabLab (Fabrication Laboratory) de Suisse. Un laboratoire de fabrication numérique, un lieu ouvert où les ressources de production assistées par ordinateurs sont accessibles à tous.

Là, Markus rencontre Sven, microtechnicien de son état. Ce dernier lui apprend l’art de désosser son smartphone pour le réparer. Fort de cet enseignement, le jeune homme poursuit derrière un ordinateur pour modéliser la future coque protectrice de son téléphone. Il imprime un prototype sur une imprimante 3D – une machine numérique qui, en appliquant des couches de plastiques les unes sur les autres, transforme un fichier en un objet bien réel. Puis actionne la découpeuse laser capable de scier le bois ou le plexiglas en trois dimensions. Et voilà Markus fier comme un pinson. En quelques jours seulement, il a réparé son smartphone comme un grand.

Les FabLabs drainent une communauté bigarrée de designers, microtechniciens, artistes, architectes et j’en passe. Tous ont un projet, une envie, une idée qu’ils partagent et développent sur place ou à distance avec les autres membres de la communauté. Ils disposent pour cela des outils de fabrication numériques (imprimantes 3D, fraiseuses numériques, découpeuses laser). Dans un Fab­Lab, on crée tout et n’importe quoi. Peu importe pour autant que le mode productif soit collectif.

A l’instar de Markus, les adeptes du «do it yourself» («fais-le toi-même») sont de plus en plus nombreux à sortir du bois à mesure que le concept des FabLabs se démocratise. Ni geeks ni doctorants en informatique, tous sont issus d’une nouvelle génération de bidouilleurs qui se réapproprient les moyens de production pour pallier leurs besoins consuméristes.

A nous les outils

Karl Marx en rêvait. Neil Gershenfeld l’a fait. En 1998, ce physicien américain, chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) donne un cours intitulé: «How to make almost anything» (Comment fabriquer à peu près n’importe quoi). Au grand bonheur de ses étudiants, Neil Gershenfeld organise des séances dédiées à la conception de prototypes pour les aider à mener à bien leurs projets d’études. Le chercheur met à leur disposition tous les moyens de fabrication numérique existant, ainsi que des machines-outils pilotées par ordinateur. Les étudiants adorent et reviennent très vite dans le laboratoire pour y produire d’autres projets plus personnels.

Le physicien concrétise alors une idée révolutionnaire. En 2002, il crée le concept de FabLab, avec son logo, sa charte (2007) et sa communauté. Son projet essaime aux Etats-Unis, puis à l’étranger. Autrefois réservée aux ingénieurs et aux designers, la technologie est désormais accessible à tous. On compte aujourd’hui plusieurs centaines de FabLabs à travers le monde. En Suisse, plusieurs initiatives du même type sont sur le point d’éclore à Neuchâtel, Berne, Lugano et Zurich.

Désosser, c’est posséder

A la table du café Rössli de la Geroldstrasse à Zurich, Christoph Laib et Wolfgang Szabó refont le monde, à quelques semaines de l’ouverture d’un FabLab dans la métropole helvétique. «Un monde où nous serons tous des designers capables de produire plutôt que de consommer», s’enthousiasment-ils. Les deux hommes ne sont pas des utopistes pour autant. «Le fablabing permet de nouveaux modes de production. Il ne s’agit pas de rompre avec le capitalisme, mais d’offrir une alternative. Le système économique actuel freine la création et l’innovation. C’est démotivant. Alors nous construisons notre propre système basé sur la méritocratie.»

La démarche implique de se réapproprier les objets technologiques, les disséquer pour mieux les comprendre. L’adage est devenu célèbre: «If you can’t open it, you don’t own it!» («Si tu ne peux pas l’ouvrir, tu n’en es pas le propriétaire!»)

Cette philosophie s’inspire du mouvement des hackers des années 60, pionniers de l’informatique moderne, qui voulaient se libérer de la mainmise des corporations sur la technologie. Leur gourou n’est autre que Richard Stallman, hacker au département de recherche en intelligence artificielle au (MIT), programmateur et militant renommé du logiciel libre, l’essence même du concept des Fab­Labs.

L’innovation pour tous

Peter Troxler a longtemps travaillé à la prospérité des entreprises. Aujourd’hui, il contribue à les rendre obsolètes en favorisant l’innovation ouverte. Cet ingénieur suisse de 46 ans exilé depuis à Rotterdam est le cerveau du mouvement fablabing en Europe. Depuis deux ans, il planche sur un modèle économique viable et adapté au mode de production open source. «C’est dur, reconnaît-il. Beaucoup de FabLabs ont tenté de recevoir des subventions étatiques pour se développer. Ils ont très vite perdu leur indépendance.» Tous privilégient donc aujourd’hui les partenariats avec des hautes écoles et des universités, ainsi que la production de prototypes brevetables.

La donne pourrait changer. En Suisse, l’essor du fablabing suscite depuis peu l’intérêt des entreprises et de l’industrie horlogère qui voient dans ces nouveaux modes de production, des alternatives séduisantes à l’innovation. «Une évolution encourageante, estime Wolfgang Szabó. Dans un futur proche nous n’irons plus acheter au magasin, nous irons au FabLab pour produire et réparer.» Une nouvelle révolution industrielle est en marche.