Cette semaine n’a pas la même aura pour toutes et tous. La voilà «sainte» et très importante pour les chrétiens qui, dimanche, fêteront Pâques et la résurrection du Christ. Alors qu’elle reste ordinaire – hormis le fait qu’elle annonce des congés et des lapins de Pâques – pour toute une frange de la population qui ne croit pas en Dieu, ne va pas à l’église et boude la prière. La décroissance de la foi et des pratiques religieuses s’observe depuis des décennies. Rien de bien neuf pour les sciences sociales. Ce qui l’est davantage, ce sont les différentes manières de se demander «comment» et «pourquoi» ce phénomène a cours.

On ne devient pas plus croyant en vieillissant

Dans une étude de l’Université de Lausanne parue en fin d’année dernière, Jörg Stolz et Jeremy Senn, professeur et doctorant à l’Institut de sciences sociales des religions, ont montré que la Suisse suivait une tendance similaire à celle des autres pays occidentaux: la sécularisation y est générationnelle. «Chaque génération est moins religieuse que la précédente. Les vieux sont plus religieux que les jeunes car ils l’ont toujours été, et non pas parce qu’ils le deviennent avec l’âge», résume Jörg Stolz. La foi n’augmenterait donc pas avec l’âge; une idée que l’on peut aisément avoir en imaginant des séniors se rapprochant de la mort et donc friands d’une réassurance transcendantale.

Pour leur étude, les deux chercheurs se sont basés sur des données recueillies auprès de 35 000 personnes chrétiennes ou sans confession entre 1988 et 2018. Ils ont ainsi pu comparer le niveau de religiosité des différentes générations en observant notamment la fréquentation des églises, la croyance en Dieu et la pratique de la prière. Certaines questions rétrospectives aux sondés – du type «Quand vous aviez 12 ans, combien de fois par mois votre mère allait-elle au culte?» – ont aussi permis de faire remonter des données depuis les années 1930.

Lire aussi: Bientôt une pénurie de pasteurs?

Davantage de concurrents à la religion

Si les conclusions attestent d’une foi qui dégringole d’une cohorte à l’autre, tout en restant à peu près stable au cours de la vie des individus, reste à élucider la cause de la chute. «Les chercheurs en sciences sociales sont encore en pleine quête, admet Jörg Stolz. La plupart d’entre eux pensent néanmoins qu’un problème se loge dans la transmission.»

Les parents n’apprendraient pas, ou plus, à leurs enfants ce qui relève du religieux. Entre autres parce qu’une multitude d’autres disciplines occupent aujourd’hui la même fonction que ce dernier: résoudre des problèmes de vie, nous aider à interpréter le monde et créer des liens sociaux. «Dans nos sociétés modernes, la science, la médecine et la psychothérapie font partie des concurrents laïcs de la religion pour gérer nos soucis», pose le chercheur. La pluralité des religions «disponibles» et un haut niveau d’éducation, deux réalités en Suisse, poussent aussi les individus à se questionner et à avoir un esprit critique envers les vérités religieuses.

Pas de compensation par la spiritualité holistique

Mais alors, où va la croyance? Sans confession, en vient-on forcément à substituer Dieu par une autre force transcendantale? Beaucoup le pensent, dit Jörg Stolz. «On part du principe qu’il n’est pas possible que l’être humain ne soit pas religieux.» D’aucuns, chercheurs inclus, voient ainsi la spiritualité holistique et ésotérique comme candidate toute trouvée au remplacement de Dieu. Yoga, méditation, guérison par les cristaux et clairvoyance, en vogue, seraient, entre autres, les prières et les miracles d’un nouvel ordre.

Sauf que non. Selon l’étude lausannoise du moins, il n’y aurait pas de «révolution spirituelle» en cours en Suisse. «Les indicateurs de la spiritualité holistique, que ce soit en matière de croyance ou de pratiques, ne trouvent qu’un niveau d’approbation plutôt faible au sein de la population. Ce niveau reste relativement constant au cours de la période observée», note le texte. Les pertes de religiosité chrétienne ne seraient donc pas compensées.

Lire aussi: Les jeunes urbains branchés se tournent vers des croyances ésotériques

«Les Eglises ne font pas d’erreurs»

Enfin, le travail de Jörg Stolz et Jeremy Senn casse encore, preuves à l’appui, une autre hypothèse de la décroissance de la foi: celle du Believing without belonging, théorisée par la sociologue britannique Grace Davie en 1990. Elle avance que les gens garderaient leur croyance tout en s’affiliant de moins en moins à des religions organisées. Les données suisses montrent pourtant que la croyance en Dieu, en la Bible ou aux miracles diminue au même titre que l’appartenance religieuse.

Relire cette interview de Jörg Stolz: «Une religion trop libérale aura du mal à survivre»

Face à la perte générationnelle de la foi, les Eglises auraient-elles des moyens d’atténuer le mouvement? Le professeur est clair: «Elles ne font pas d’erreurs. La Suisse suit une tendance lourde qui s’observe dans les autres pays occidentaux et qui semble très difficile à renverser.» Et de rappeler que les regains religieux dans l’histoire n’ont pas forcément été synonymes de bonnes nouvelles: «La Géorgie post-soviétique a connu un fort retour de l’orthodoxie, mais sur la base d’énormes crises sociétales et économiques.»

Stolz, Jörg & Senn, Jeremy (2021). Des générations à la foi décroissante: religion et sécularisation en Suisse 1930-2020. Social Change in Switzerland, N°27, www.socialchangeswitzerland.ch