Mœurs

En vacances avec ma bande

Longtemps réservés aux adolescents et aux jeunes adultes, les séjours entre amis s’imposent dans le paysage de nos villégiatures. Coup de projecteur sur cette joyeuse tendance

C’est fini! Les étudiants n’ont plus le monopole des vacances en bande! Aujourd’hui, célibataires, divorcés ou familles au grand complet réclament également le droit à leurs «vacances entre amis» – et ce, à tous les âges de la vie. Une tendance en pleine explosion, à en croire les chiffres d’un sondage réalisé en 2015 en France*: 65% de nos voisins se sont déjà essayés à la formule, une proportion qui passe même à 72% chez les plus de 65 ans! Quant à ceux qui n’ont jamais tenté l’aventure, 38% d’entre eux se disent prêts à goûter à l’expérience.

L’idée, toutefois, n’est pas ici de s’échapper de la bulle familiale, mais bien de l’inclure dans ces virées entre potes. En Suisse aussi, la formule fait des émules. Céline et Olivier s’envolent chaque été vers une nouvelle destination, mais toujours avec les deux mêmes couples d’amis lausannois, enfants compris. Ou encore Ambre, maman célibataire de 40 ans, qui planifie déjà son prochain séjour balnéaire avec une de ses copines, également seule avec son fils.

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Diversification pour les plus aisés

Mais comment comprendre cet engouement pour les escapades en tribu? Le noyau familial, mis traditionnellement à l’honneur pendant ces temps de farniente, serait-il devenu ennuyeux et si peu attractif aux yeux de nos contemporains? Le sociologue Bertrand Réau tient avant tout à préciser que «ces vacances en groupe ne prennent pas la place de ces temps privilégiés passés en famille», mais s’y ajoutent le plus souvent.

L’auteur d’une Sociologie du tourisme (Ed. La Découverte) resitue la tendance actuelle dans son contexte, à savoir le cadre plus large «d’une multiplication et d’une diversification des vacances pour les classes sociales les plus aisées». Ainsi, les séjours vacanciers vécus dans l’intimité ou la convivialité n’entrent jamais en concurrence pour un tiers de la population, qui a les moyens de partir plusieurs fois par année.

«Il y a plus d’égalité dans le temps libre que dans le travail, ajoute le sociologue Jean Viard. Pour les loisirs, les classes populaires se débrouillent avec ce qui reste à la fin du mois.» Les membres des couches sociales populaires se révèlent donc moins enthousiastes à l’idée de partir en bande: «Ils privilégient alors le couple et la famille», note encore le directeur de recherche au CNRS.

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Attentes affectives plus fortes

Ce désir de voyager à plusieurs n’est d’ailleurs en rien le signe d’une désaffection du noyau familial au profit de la valeur amitié. «Le cœur des vacances reste la famille, continue Jean Viard. Nos attentes en termes d’affection sont même de plus en plus fortes.» L’auteur du Triomphe d’une utopie (Ed. de l’Aube) évoque les changements d’habitude lors des séjours en complexe hôtelier: «Il y a peu encore, les parents réservaient une chambre supplémentaire pour les enfants, aujourd’hui, ils veulent tous dormir ensemble.»

Mais comment expliquer qu’aussi désirée soit-elle, la présence des siens ne tait pas pour autant le besoin de s’entourer de ses amis pendant les vacances? «Les pratiques vacancières ou touristiques sont toujours des symptômes de société, qui révèlent nos phobies, nos manques et nos envies, lâche pour sa part le sociologue et ethnologue Jean-Didier Urbain. Ainsi, les vacances apparaissent aujourd’hui comme l’espace-temps propice au rétablissement, à la sauvegarde, voire à la restauration de relations humaines perdues ou rendues impossibles au quotidien.»

Découvrir les siens

Pour l’auteur de L’envie du monde (Ed. Bréal), la tendance révèle ainsi un changement radical dans nos attentes par rapport à ce temps de repos, «qui n’est plus tant voué, comme on le voudrait, à la découverte du vaste monde et à la rencontre avec l’étranger qu’à la découverte de soi et des siens».

La psychologue Laurence Dispaux va dans le même sens, évoquant «ce désir d’investir du temps dans les amitiés ou la famille plus étendue, de manière plus intense et authentique que lors d’un simple repas ou moment festif».

Plus terre à terre, la question du partage des coûts ne saurait être ignorée: elle représente même, pour 17% des personnes interrogées, une de leurs motivations principales à partager la location de vacances. Le sociologue Bertrand Réau parle alors de «mutualisation des ressources, qui peut paraître intéressante pour les classes populaires, notamment dans une période économique qui n’est pas florissante pour tous».

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Sortir de l’isolement

Ambre et son amie le confirment, tout en affirmant que ce n’est de loin pas la seule raison de partir ensemble. Comme 64% des sondés, elles mettent d’abord en avant le désir de profiter d’une ambiance conviviale, où elles pourront savourer la présence d’une amie et voir les enfants jouer entre eux. «Avec les nouvelles configurations familiales contemporaines, les familles monoparentales ou divorcées, les réseaux d’amis prennent de fait un autre sens», analyse Bertrand Réau.

Mais qu’en est-il du côté des couples? «Les vacances en bande, c’est aussi l’occasion de vivre des dynamiques de groupe qui n’existent plus beaucoup dans nos petites familles nucléaires, de sortir d’un certain isolement. Cela permet aussi de relâcher la pression qui pèse habituellement sur le couple de répondre à tous les besoins», observe Laurence Dispaux. Cette motivation, Olivier et Céline l’expriment aussi à leur façon: «Cela nous permet d’être à la fois ensemble, mais différemment.» Les Lausannois apprécient particulièrement le fait de pouvoir varier les combinaisons pendant le séjour: une journée avec les hommes d’un côté les femmes de l’autre, une autre où les membres d’une famille se retrouvent entre eux, etc.

Eviter le tête-à-tête

Cela dit, le sondage montre aussi que 7% des couples admettent partir avec des amis pour éviter les tête-à-tête… «Pour certains, il peut en effet s’agir d’une fuite vis-à-vis de l’intimité, pour d’autres une «garantie» d’éviter des conflits de couple pendant les vacances et de vivre ce temps dans la légèreté», confirme la psychologue, tout en stipulant qu’il s’agit là d’une minorité de cas. Le plus souvent, ces vacanciers soulignent le bonheur «de découvrir ainsi leur conjoint et leurs enfants sous une autre lumière», qui n’a, elle, rien à voir avec les latitudes sous lesquelles on se trouve!


* Source: sondage OpinionWay/SNCF, mars 2015.

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