Un teint de rousse, un front plein de frisettes et des yeux immenses, frangés de cils interminables, qui inondent le monde de leur perplexité. Stella, elle s'appelle, et sa photo joliment encadrée trône en évidence dans le salon de Roger. Cela dit, pour ne rien enlever à son charme de demoiselle hohlstein, Stella doit peser dans les trois cents kilos et question rendement, ma foi, y a pas à se plaindre.

«Elle a une bonne tête», sourit Roger. La genèse de cette histoire d'amour au ras des pâquerettes a fleuri sur le Net, pas dans les petites annonces roses, non, mais grâce au site de Michel Isoz, paysan à La Sciaz, 1450 mètres d'altitude et de vert insensé, dans le Pays-d'Enhaut.

Stella et ses copines Rêveuse, Ortensia, Ramona, Comete, Katia, Sirène, Rosette, Riquita exhibent depuis deux ans leurs plantureux appas sur la Toile. Mavachamoi (http://www.lecherette.ch) offre au quidam de devenir leur heureux propriétaire pour un mois, une saison, voire plus, si entente.

Sachant son amour de la campagne et des bonnes choses, Christine, la belle-mère de Roger, lui a offert Stella pour son anniversaire. Comme Roger, les clients de Mavachamoi désirent faire un cadeau ou tout simplement satisfaire le besoin d'évasion bucolique qui sommeille en eux. Le contrat passé - en fait, un acte de propriété, avec photo - stipule que le preneur de leasing rend visite à sa protégée «aux dates souhaitées et peut réserver la quantité de fromage qu'il souhaite» (voire de lait, beurre ou viande), à un prix préférentiel. Et qu'il est tenu de participer aux travaux de la ferme (traite, foins, entretien des infrastructures ou nettoyage des étables) durant quatre heures au moins. Et là - avis aux feignants -, tenter d'esquiver la corvée peut vous valoir une pénalité de 20 francs l'heure! Et les verges pour me battre? Les citadins-vachers a-do-rent et en redemandent: Roger se réjouit d'aller faire les foins l'été prochain dans les alpages vaudois, comme Léon, ancien copropriétaire nostalgique d'une vache en Valais, parle encore avec émotion de ses jours et de ses heures déguisé en cow-boy anniviard.

«Se diversifier, tout en assurant une visibilité» et une pérennité à l'agriculture de montagne: Michel Isoz se dit ravi de son succès et envisage de créer une extension du site, plusieurs producteurs lui ayant demandé à s'associer à Mavachamoi.

Les pionniers du genre, dans l'Oberland bernois, Helga et Paul Wyler, louent aujourd'hui 25 de leurs vaches et 80 têtes appartenant à des voisins depuis une vingtaine d'années.

Au départ, le système intéressait uniquement des restaurateurs, mais depuis le reportage diffusé par la télé alémanique, en 2003, de nombreux privés et entreprises s'y sont lancés. Comme leurs copines vaudoises, Dolly, Ramona, Nina ou Nicole sont censées créer une attraction locale, contribuer à la survie de la paysannerie de montagne et à l'entretien de ses sites. Une manière d'encourager la communication entre gens de la ville et de la campagne, mais aussi, comme le dit joliment Paul Wyler, d'«offrir un aperçu d'un monde où la consommation et le commerce ne sont pas au premier plan».

Le système peut paraître vieux comme le monde - si l'on songe aux étables communautaires du val d'Anniviers notamment, qui offrent, en contrepartie de l'investissement, quelques menus avantages en nature: meules de raclette à prix préférentiel, etc. - il n'en est pas moins en avance sur son temps. «Les contrats consistant à s'assurer des produits frais font florès», note Martine Bailly, directrice de l'agence d'information agricole (AGIR). Les exemples se multiplient, tous azimuts et toutes bestioles comprises: à Champoussin (VS), Gaby Gex-Fabry, déjà à la tête d'une ferme d'agrotourisme avec restaurant, a eu l'idée de faire parrainer sa chèvrerie. «Avec ma cinquantaine de chèvres, j'ai eu un succès fou, si j'en avais eu trois fois plus, elles auraient trouvé preneurs sans peine.»

Les parrains baptisent leur bête, ont droit à une pancarte dans l'étable, ainsi qu'à un dîner annuel, avec orchestre, le premier vendredi de septembre, pendant douze ans. «Histoire de mettre de l'ambiance, comme avec une cagnotte.» Alors, on vient voir SA chèvre, on parade: «Les gens, dont beaucoup ont une résidence secondaire dans la région, sont ravis de venir la montrer aux copains...»

Dans la même veine, un éleveur de Belfort a lancé récemment un «contrat-poule», garantissant six œufs frais chaque semaine pendant dix mois, pour 52 euros. A l'issue de cette période, le propriétaire prend véritablement possession du gallinacé, vif ou plumé, prêt à passer au pot.

Visites d'étables, participation aux foins ou aux vendanges, initiation des jeunes aux travaux des champs (projet «Horizon ferme») ou offre d'hébergement plutôt sommaire, à même une litière de foin («L'aventure sur la paille»): autant d'initiatives qui vont dans le même sens. «Il s'agit toujours de se rapprocher, même symboliquement, du lieu où sont produites les denrées», souligne Martine Bailly. Ça s'appelle créer un lien privilégié entre producteur et consommateur. Même que ça marche vachement bien...

http://www.lecherette.ch

http://www.kuhleasing.ch

http://www.chezgaby.ch