Portrait

Valéry Gonin, la résilience du pasteur

Il y a vingt ans, son père a tué sa mère avant de se suicider, sur fond de pratique religieuse rigoriste. Retour dans le Val-de-Travers auprès de ce pasteur qui s’est reconstruit en bannissant le non-dit

A la fin de son livre, il y a cette image étonnante d’un arbre qui a poussé sur un rocher. Valéry Gonin a pris lui-même cette photographie. Il a été longtemps contremaître forestier, est aujourd’hui pasteur évangéliste, marche dans les bois, y médite, prie. Cet étrange arbre, aux racines qui ont entouré la pierre avant de se ficher dans la terre, est une parabole. «La roche aurait pu être une malédiction, étouffer l’arbre, mais elle a fait sa force, elle est devenue un point d’ancrage. L’arbre est contemplé par les promeneurs», écrit-il. On ajoute que cet arbre est ainsi plus proche du ciel, de la lumière. Valéry sourit.

Un «enfant vif mais posé sur la lune»

Il a grandi dans la pénombre, «enfant vif mais posé sur la lune», selon son instituteur, dans la seule attente d’un geste du père qui signifiait «on y va». Aller à la cueillette aux champignons, chez eux, aux Ponts-de-Martel. Joie et fierté très intérieures du gamin, marcher au côté du Francis (ne pas prononcer le s), père taiseux, bourru, secret. «Comme un volcan, il ne bouge pas puis entre en éruption», résume Valéry. La maman, maîtresse d’école, subit ses sautes d’humeur. Il ne frappe pas mais casse, hurle, menace d’égorger sa femme puis de se suicider. Francis est horloger, chef de production chez Bulgaria, à Neuchâtel. Le travail ça irait plutôt bien. Mais il y a le reste, ses parents. «Des fumiers!» lance-t-il sans cesse à leur sujet. Lourde histoire, sans doute. Valéry n’a jamais cherché à savoir.

Dans la nuit du 4 juin 1998, Francis tue de trois balles de gros calibre son épouse, blesse grièvement l’un de ses trois fils, fuit en voiture et se suicide d’une balle dans l’œil droit. Valéry a trouvé refuge chez des voisins. La tragédie fait les gros titres, attire les journalistes. On parle du poids religieux. Les Ponts-de-Martel est surnommé le village des momiers, «des bigots». Se taire, laisser faire, ne pas interférer chez les autres.

L’intégrisme et l’enfermement dans lequel nous vivions ont été des facteurs aggravants

«Notre histoire de famille aurait mieux tourné dans un milieu plus ouvert, affirme Valéry. Papa aurait été dénoncé plus tôt. Maman n’aurait pas eu à faire bonne figure si longtemps. Du moment où on nous voyait à la réunion, tout roulait aux yeux de notre entourage.» La réunion, c’est l’assemblée des frères, tous plus au moins cousins, qui se retrouvent le dimanche matin dans un local «dépouillé». Femmes d’un côté, hommes de l’autre. Prières libres, chants. La réunion, c’est le centre du monde. Francis est là, homme de bien en apparence, un pilier de la communauté. Il est rude, renfermé, violent mais qu’importe! C’est un homme courageux, travailleur, qui nourrit la tablée. «L’intégrisme et l’enfermement dans lequel nous vivions ont été des facteurs aggravants», indique Valéry.

Un soir de nouvelle dispute, la police se déplace. Le père, ivre, pleure dans son lit. Il est conduit en milieu psychiatrique, à Neuchâtel. Quand il en sort, il lui est interdit de remettre les pieds chez lui. Le divorce est inconcevable chez ces chrétiens-là. Une vie chacun de son côté, dans le village. Valéry voit son père pleurer au café ou lors des fêtes et les gens prendre son parti. «Il y avait plus de monde à son enterrement qu’à celui de ma mère», se souvient-il. Lui-même n’a pas assisté à son ensevelissement: «Il a tué ma mère, quand même!»

Accorder le pardon, pour aller de l’avant

Comment grandir, ensuite? La maison est vendue, le mobilier est donné à Emmaüs. Valéry brûle papiers, photos et autres souvenirs de famille. Il a un métier (bûcheron), et un couple pastoral le prend en charge. Il dit que la religion l’a détruit mais que sa rencontre avec Dieu l’a aidé. Il suit un enseignement ecclésiastique, on lui parle d’un Dieu qui pardonne, ne punit pas. Il accorde le pardon à son père, pour aller de l’avant. Ce père qui lui a transmis l’amour de la forêt, des champignons, de la vie dehors. Il se construit pourtant en opposition. Il se marie avec une Genevoise, «qui m’a sorti mes émotions». Il gère sa sensibilité, sa fragilité. Ils ont trois enfants qui savent tout du drame. Le couple proscrit le mensonge, le non-dit.

Valéry Gonin est aujourd’hui pasteur «à 60%» à Fleurier. Une communauté d’environ 80 personnes. Pas de temple mais une salle toute simple, «parce que pour les évangéliques ce n’est pas le plus important». «Il y a vingt ans, on était considérés comme sectaires, mais c’est aujourd’hui différent. Nous ne sommes pas hors du monde, les évangéliques ont fait un grand pas pour être fréquentables.» Longtemps après le drame, il a écrit un livre pour tendre la main à ceux qui subissent de tels drames psychologiques et de telles violences familiales. Cela l’a libéré. Il est retourné voir la maison de son enfance. Il est allé sur la tombe du père avec ses enfants. Il revoit ses frères, qui s’en sortent bien, eux aussi, malgré les séquelles. Il aime beaucoup dans la Bible le livre des Rois, où il a découvert la puissance des héritages. «Dans mon histoire, j’ai compris que je suis le produit de ceux qui m’ont précédé. Mais, grâce notamment au pardon, j’ai le privilège de m’affermir dans le bon et de rejeter le mauvais.»


Profil

1979: Naissance à La Chaux-de-Fonds.

1998: Son père tue sa mère, puis se suicide.

2006: Il se marie.

2010: Il devient pasteur à Fleurier.

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