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Vases en fleur

Autrefois banal, le vase à fleurs se rêve comme le continuum décoratif du végétal qu'il recueille. Qu'importe s'il n'est pas pratique, pourvu qu'il soit beau.

Adieu le verre à dents. Aux ordures la bouteille de coca. Raus le pot de moutarde. Les simples récipients de récupération n'ont plus voix au chapitre dès qu'il s'agit d'accueillir des fleurs coupées. Bienvenue dans le monde en translucidité chic du vase à fleurs nouvelle génération.

La mouvance réformiste est solidement établie. L'univers de l'art floral ne considère plus le vase comme un réceptacle au vulgaire destin utilitaire, mais comme un objet de décoration à choisir minutieusement. Le récipient participe même de façon active à la composition d'un arrangement dont il forme la «tige». A tel point que Cyril Glorieux, du magasin de fleurs Trend, à Genève, invite ses clients à se munir de leur vase lorsqu'ils achètent des fleurs: «La démarche actuelle consiste à choisir d'abord le vase et d'élaborer un arrangement floral en fonction des spécificités de ce dernier. L'élément inerte prend le pas sur le vivant. La fleur perd son identité de fleur, elle devient une matière et une couleur qu'on adapte au vase.»

Les faits s'accordent au discours du fleuriste dont le commerce recèle autant de vases que de fleurs. La gamme des modèles varie à l'infini: du cylindre en verre transparent jusqu'au tube enrobé d'une gaine de cuir façon bracelet de force.

Récemment, plusieurs créateurs ont donné ses lettres de noblesse au vase à fleurs version décoration. Le plus médiatisé est certainement le Français Christian Tortu. Fleuriste star et fournisseur du Tout-Paris, il produit des arrangements qui ont égayé les podiums des défilés de mode et les marches du Festival de Cannes. Christian Tortu a aussi lancé depuis une dizaine d'années une ligne de vase à fleurs en verre translucide coloré. Des créations originales et marquantes qui ont transformé son nom en une marque réputée. Preuve indéniable de l'influence de cet entrepreneur malin, des chaînes de magasins de décoration bon marché copient son vase-toupie (voir photo, le vase brun) ou son récipient en forme d'encrier de notaire.

Au magasin de décoration d'intérieur Détail à Genève, Joanne Belfour raconte que le succès des vases colorés vient de ce que le grand public, désormais, recherche l'harmonie, désire créer des atmosphères globales: «Les clients aiment créer une ambiance avec des couleurs qui se répètent. Dans un salon rouge, ils placeront un vase de même teinte pour rappeler le canapé. Ils utilisent le vase comme un accessoire qui ajoute une touche de finition à leur intérieur. Et ils le changent à l'envi.»

Le souci du détail. Telle semble être la préoccupation de laquelle le marché du vase à fleurs tire sa vitalité. L'accessoire suit les saisons, comme la mode, en variant formes et couleurs. Pour l'hiver, la palette de tons s'étend du rouge bordeaux au brun chocolat en passant par le noir, «la couleur à la mode», affirme Ana Aguayo de la boutique d'objets d'intérieur Ôz à Lausanne. Le renouveau printanier promet une gamme de tons plus frais «avec des verts acides et des bleus turquoise», prédit-elle.

Equilibres instables, effets en trompe-l'œil, transparences ludiques, emboîtements, customisation, les créateurs ne craignent pas l'extravagance pour justifier au vase son nouveau statut de pilier de la composition florale.

Au-delà du bouillonnement créatif qui attire un public adepte de design, la reconversion de certains fleuristes en marchands de vases s'explique aussi en termes économiques. Jessica Kummer de Blue Flowers à Lausanne en convient, le commerce du vase est rentable: «La fleur est un produit éphémère, elle se fane, on doit souvent en jeter de grandes quantités, tandis que le vase est un article non périssable qui se vend sur la durée.»

Miser sur le durable plutôt que sur le fugitif? Le calcul profite aussi au client: «On le remarque surtout avec les entreprises, explique la fleuriste lausannoise. Pour économiser, elles choisissent un vase ou un bac à fleurs cher et de grande taille qui constitue un objet esthétique à part entière. Elles peuvent dès lors l'agrémenter de plantes de petites tailles au coût moindre. Ça revient moins cher que des arrangements floraux somptuaires à renouveler fréquemment.»

D'où la vogue du soliflore qu'on garnit, comme son nom l'indique, d'une seule fleur. Tous les clients n'allant pas jusqu'à adopter le comportement ultra-minimaliste de cette cliente de la boutique Détail: elle ne met jamais de fleurs dans ses vases.

La gloire du vase ne signifierait-elle pas l'éclipse de la fleur?